Les plumitifs du lobby du tabac : Seule la vérité blesse
C’est au début des années 1950 qu’apparurent les premières études scientifiques concernant le rôle du tabac dans le cancer et d’autres maladies mortelles. En 1952, le Reader s Digest publia un article qui exerça une grande influence : « La cartouche du cancer ». En 1953, un rapport du docteur Ernst Wynder annonça à la communauté scientifique qu’il existait un lien définitif entre tabagisme et cancer. Au cours des deux années suivantes, des dizaines d’articles parurent dans le New York Times, Good Housekeeping, le New Yorker, Woman’s Home Companion, etc. Pour la première fois, les ventes des cigarettes baissèrent soudain .
La panique gagna les pontes de l’industrie du tabac. Cette découverte provoqua une crise du lobbying, que les rapports internes de l’institut du tabac, organisme financé par les fabricants, appelèrent la « catastrophe de 1954 ». Luttant désespérément pour sa survie, l’industrie du tabac lança ce qui fut certainement la plus coûteuse, la plus longue et la plus réussie des campagnes de « gestion de crise » de l’histoire des relations publiques. Comme l’annoncèrent franchement les fabricants, cette campagne visait à « promouvoir les cigarettes et à les protéger de la critique en suscitant des doutes sur les risques pour la santé, mais sans les remettre totalement en cause, et en défendant le droit des consommateurs à fumer, sans les inciter vraiment à adopter cette pratique».
L’industrie du tabac fit appel à John Hill, fondateur de Hill & Knowlton, puissante agence de lobbying. Celui-ci conçut une campagne que les fabricants de tabac utilisent encore aujourd’hui pour contrer les réactions négatives de l’opinion et les mesures gouvernementales. Campagne qui illustrait si parfaitement comment « tromper l’opinion américaine pour faire du profit » que la firme Hill & Knowlton doit désormais affronter des procès . Dans le jugement rendu en 1993 dans l’affaire opposant l’État du Mississippi au cartel du tabac, le rôle de la société est ainsi décrit par le procureur Mike Moore : « Suite à ces efforts, on créa le Comité de recherche de l’institut du tabac, qui s’est appelé ensuite le Comité pour la recherche sur le tabac. Ce comité a immédiatement fait publier une pleine page de publicité dans plus de 440 journaux visant un public estimé à 43 millions d’Américains et intitulé “Une déclaration honnête aux fumeurs”. Dans ce texte, les fabricants de tabac reconnaissaient leur ’’responsabilité particulière” devant l’opinion et promettaient de trouver la vérité concernant les effets du tabac sur la santé. Ils s’engageaient à financer une recherche indépendante et aussi à coopérer étroitement avec les responsables de la santé publique. Après avoir commencé à rassurer l’opinion en tenant des propos lénifiants, le Comité de recherche de l’industrie du tabac continua à agir comme un groupe de pression au service des fabricants. Malgré ses déclarations publiques, ses poses initiales et les affirmations répétées qu’il s’engageait à faire toute la lumière sur la question et se sentait très concerné, le Comité de recherche de l’institut du tabac ne fit pas de la santé publique un objectif prioritaire. En réalité, l’industrie du tabac élabora une stratégie coordonnée pour tromper et embrouiller l’opinion sur les véritables dangers associés au tabagisme. Plutôt que de contribuer à améliorer la santé publique comme ils l’avaient promis, et de financer des recherches indépendantes, les fabricants de tabac et leurs consultants ont décrédibilisé et neutralisé les informations en provenance de la communauté scientifique et médicale. »
Pour améliorer sa crédibilité, le Comité de recherche de l’institut du tabac embaucha comme directeur le docteur Clarence Little, auparavant directeur de la Fondation nationale pour la prévention du cancer — aujourd’hui Fondation américaine contre le cancer . Clarence Litde affirma que, si les chercheurs découvraient une relation directe entre tabagisme et cancer, leur « prochaine tâche [serait] de déterminer comment éliminer le danger du tabac ». Cette promesse d’adopter une attitude honnête, formulée par un personnage respecté, eut l’influence magique attendue. Les sondages d’opinion effectués par Hill & Knowlton montrèrent que seuls 9 % des journaux exprimant des opinions sur le Comité de recherche de l’institut du tabac émettaient un avis défavorable, alors que 65 % le soutenaient sans réserve .
Il est évident que l’industrie du tabac savait ce que les scientifiques allaient apprendre sur la principale source de revenus de ce comité de recherche. Sa bibliothèque collecta 2500 revues médicales et scientifiques comportant des articles référencés sur le tabac, ainsi que des coupures de presse, des rapports gouvernementaux et d’autres documents. Les employés de la bibliothèque sélectionnèrent des données scientifiques contenant des résultats non concluants, favorables au tabac ou le jugeant inoffensif pour la santé. Les références de tous ces textes furent recensées
dans une brochure de dix-huit pages intitulée « Une perspective scientifique sur le débat à propos de la cigarette », envoyée à 200000 personnes, dont des médecins, des membres du Congrès et des médias.
Durant les années 1950, les fabricants de tabac doublèrent leurs budgets de publicité, qui passèrent de 76 millions de dollars en 1953 à 122 millions de dollars en 1957. Le Comité de recherche de l’institut du tabac dépensa 948 000 dollars pour la seule année 1954 : un quart de cette somme revint à Hill & Knowlton, un autre quart fut dépensé en publicité dans les médias, et le reste fut essentiellement consacré à des dépenses administratives. Malgré la promesse du Comité de recherche de l’institut du tabac de « financer des recherches indépendantes », il ne consacra que 80000 dollars, soit moins de 10 % du budget total annuel, à des projets scientifiques .
En 1963, le Comité de recherche de l’institut du tabac devint le Conseil pour la recherche sur le tabac. En plus de ces conseils « scientifiques », Hill & Knowlton contribua à créer un groupe séparé, spécialisé dans le lobbying : l’institut du tabac. Créé en 1958, l’institut du tabac devint en 1990 l’une des « plus formidables machines de relations publiques et de lobbying de l’histoire », comme l’écrivit le Public Relations Journal. Cet institut dépensait environ 20 millions de dollars par an et employait 120 consultants pour combattre les efforts combinés du ministre de la Santé des États- Unis, de l’institut national de la lutte contre le cancer, de la Fondation américaine contre le cancer, de la Ligue américaine contre les maladies cardiaques et de la Ligue américaine contre les maladies du poumon .
Dans les années 1990, les recherches médicales estimaient que, sur 50 millions de fumeurs aux États-Unis, 400000 mourraient de maladies liées au tabac, et que le tabagisme allait probablement devenir l’un des principaux facteurs de mortalité pour la moitié des fumeurs du pays . Les opposants au tabac se battirent pour que le gouvernement fédéral diffuse une information objective dans les écoles ; ils souhaitaient qu’une réglementation stricte empêche les jeunes de devenir dépendants du tabac et protège le droit des citoyens de jouir d’un environnement non pollué par la fumée.
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