Le nucléaire est économique, propre et sans danger : L'échec de l'endiguement
Malgré une publicité agressive, l’« atome pacifique » ne put jamais dissocier son image de celle de l’industrie des armes nucléaires. Le mouvement antinucléaire lança d’abord une campagne contre les tests au-dessus du sol, initiative menée par des citoyens inquiets des dangers des radiations pour la santé et l’environnement. Les préoccupations écologiques nourrirent également la première opposition locale à la construction d’une centrale nucléaire lorsque le Sierra Club, en 1961, s’opposa à la construction de l’usine de Bodega Head, près de San Francisco, sur un site qui non seulement faisait partie d’une réserve naturelle locale mais se situait en outre sur une faille sismique16. Le climat militant des années i960 conduisit naturellement à des protestations croissantes liant lutte contre l’énergie nucléaire et combat pour le désarmement nucléaire. À la fin des années 1970, les groupes antinucléaires étaient actifs à travers tous les États-Unis. Ils combinaient manifestations et campagnes d’information hostiles à l’industrie nucléaire en avançant des arguments écologiques, scientifiques et économiques.
Les compagnies d’électricité réagirent en lançant plusieurs opérations de lobbying. En 1978, une étude sur les matériaux éducatifs financés par les entreprises dans les écoles publiques américaines montrait que, « plus que tout autre groupe industriel, les compagnies d’électricité fournissent de nombreux matériaux multimédias sur la question de l’énergie. Ces efforts d’éducation visent particulièrement les enfants du primaire : films, bandes dessinées, dessins ou simple choix des mots. En ciblant le primaire, elles semblent vouloir créer une future base de partisans de l’industrie de l’énergie électrique en général, et du nucléaire en particulier ». Les bandes dessinées comptaient des titres tels que The Atom, Electricity and You, distribué par la Commonwealth Edison Company, For A Mature Audience Only [Pour adultes uniquement], publié par la société Westinghouse, et Mickey Mouse and Goojÿ Explore Energy [Mickey et Dingo explorent l’énergie], produit par Exxon 17.
Les agences-conseil tentèrent de faire croire que l’énergie nucléaire était sans danger mais aussi plus propre pour l’environnement que les autres sources d’énergie. Dans The Story of Electricity [Histoire de l’électricité], ouvrage publié en 1975 par la Florida Power and Light Corporation, des personnages de bandes dessinées affirment : « Les usines nucléaires sont propres, inodores et produisent une électricité très économique et, surtout, elles aident à conserver des combustibles fossiles. » Un autre album de bandes dessinées intitulé The Battle for Survival. The War Against Environmental Pollution [La Bataille pour la survie. La guerre contre la pollution de l’environnement], publié par la société Virginia Electric and Power, prétendait : « Aucune communauté ne pourra trouver de voisine plus propre et plus désirable qu’une centrale nucléaire. »
Malgré les efforts considérables quelle avait déployés pendant des décennies pour générer une image positive du nucléaire, cette industrie fut totalement prise au dépourvu lorsqu’elle dut gérer la crise qui se déclencha en Pennsylvanie, le 28 mars 1979, quand les systèmes de contrôle furent mis en défaut à Three Mile Island. « Jamais je n’ai eu affaire à une communication aussi déficiente. Ce handicap a provoqué une crise aux proportions épiques », déclara Robert Dilenschneider, responsable de l’agence Hill & Knowlton chargée de gérer la crise 19. Comble de malchance, l’inquiétude de l’opinion publique fut accrue par la similitude, inquiétante mais purement accidentelle, entre les événements de la centrale de Three Mile Island et l’intrigue du Syndrome chinois qui avait marqué les esprits. Sorti peu auparavant, ce film décrivait une compagnie d’électricité plus soucieuse d’engranger des profits et de camoufler ses erreurs qu’attentive aux questions de sécurité. Le comportement de la Metropolitan Edison, qui gérait Three-Mile Island pour le compte de son partenaire General Public Utilities, semblait suivre le scénario du film catastrophe…
Quelle est la règle déontologique essentielle des relations publiques en cas de crise ? Annoncer les mauvaises nouvelles de façon aussi détaillée et rapide que possible. Metropolitan Edison viola cette règle dès le premier jour : elle éluda le problème et minimisa l’extension des radiations dégagées par le réacteur défectueux . Pire, les consultants de Metropolitan Edison fournirent des informations contradictoires et inexactes. « Nous n’avons pas enregistré de hausse significative de la radioactivité à l’intérieur de la centrale, et nous ne prévoyons pas qu’il se produira quoi que ce soit à l’extérieur », déclara le porte-parole principal de l’entreprise, Don Curry. Peu après cette déclaration, le département des ressources environnementales de Pennsylvanie envoya un hélicoptère survoler la centrale avec un compteur Geiger qui détecta des radiations. Les responsables de la compagnie d’électricité durent faire machine arrière : ils délarèrent qu’ils ne savaient pas combien de radiations avaient été émises. Dans l’après-midi du même jour, ils changèrent à nouveau de position et prétendirent que les radiations étaient insignifiantes. Le vice-président de la société, Jack Herbein, qui ne sortait pas du jargon technique et perdait son calme face à la presse, devint la cible favorite des journalistes enclins au scepticisme. Lorsqu’un reporter lui demanda ce qui se passerait si la bulle d’hydrogène à l’intérieur du réacteur entrait en contact avec une étincelle, il déclara qu’un « désassemblage énergétique spontané » du réacteur pourrait se produire. Sommé d’expliquer la différence entre un « désassemblage énergétique spontané » et une explosion, il se mit en colère et refusa de répondre à toute autre question .
Alarmé par le refus, ou l’incapacité, de la compagnie d’expliquer ce qui se passait à l’intérieur de la centrale, le gouverneur de Pennsylvanie, Richard Thornburgh, suggéra que les femmes enceintes et les enfants habitant dans un rayon de huit kilomètres autour de la centrale quittent la région. Une panique s’ensuivit : 49 % de ceux qui vivaient dans un rayon de 25 kilomètres autour de la centrale, soit 144000 personnes, firent leurs bagages et quittèrent leur domicile. « Les photos publiées par les journaux étaient catastrophiques, se rappelle Robert Dilenschneider. Elles rappelaient celles des colonnes de réfugiés pendant la Seconde Guerre mondiale. Les gens ne consommaient plus que des conserves et de l’eau en bouteille. Un véritable exode s’organisa. Les habitants de la région entassaient tout ce qu’ils pouvaient dans leurs voitures et leurs camping-cars puis provoquaient évidemment d’énormes embouteillages sur les autoroutes ; les parents emmitouflaient leurs bébés dans des couvertures et leurs enfants avec des foulards ou des écharpes pour limiter l’exposition aux “radiations” ; les femmes enceintes s’affolaient à l’idée de ce qui risquait d’arriver à leur foetus. »
Suite à cet accident, les sondages enregistrèrent une forte baisse de popularité de l’énergie nucléaire. L’industrie dépensa alors des millions de dollars pour bombarder les médias d’« informadons ». Des équipes de cadres des compagnies d’électricité se répandirent dans tout le pays pour tenir des conférences de presse et apparaître dans des débats télévisés. Des pages de publicité vantant le nucléaire furent placées dans des magazines féminins. Des cassettes vidéo d’experts qui discutaient des aspects techniques de l’énergie nucléaire furent distribuées gratuitement aux stations de télévision et des dossiers d’information envoyés à la presse écrite. Le lobby nucléaire organisa une Journée nationale d’information sur l’énergie nucléaire le 18 octobre 1979, accompagnée de mille événements sponsorisés, dont un brunch pour les épouses des membres du Congrès à Washington et une course-relais de joggers en Californie. Lorsque Jane Fonda et Tom Hayden participèrent à une tournée de conférences contre le nucléaire, l’industrie dépêcha à leurs trousses une « brigade de vérité » – deux ingénieurs du nucléaire qui les suivirent partout pour tenter de réfuter leurs arguments .
En réalité, l’industrie nucléaire avait commencé à décliner avant même l’accident de Three Mile Island. Entre 1970 et 1980, le prix de la construction d’un nouveau réacteur avait quintuplé. Selon les « experts », des réglementations excessivement tatillonnes et des retards provoqués par les actions des antinucléaires auraient contribué à augmenter les coûts. Cela conduisit plusieurs compagnies d’électricité à annuler leurs projets de construction de nouveaux réacteurs. La dernière centrale nucléaire fut commandée en 1978. En 1984, les industriels du nucléaire annulèrent la construction d’au moins une douzaine de centrales lorsqu’ils se rendirent compte qu’il était plus économique d’arrêter que de terminer les centrales et de les mettre en route .
La fusion de la centrale nucléaire russe de Tchernobyl, qui provoqua une contamination radioactive dans toute l’Europe et autour de la planète, semble marquer aux États- Unis la fin d’une technologie déjà moribonde, née d’une tromperie et d’une propagande mensongère.
Vidéo : Le nucléaire est économique, propre et sans danger : L’échec de l’endiguement
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