L e lobby des dictatures et des militaires : Toujours la même histoire…
On peut regretter que les auteurs arrêtent là leur enquête sur l’influence croissante des techniques de relations publiques dans la propagande de guerre tant les interventions militaires américaines de la décennie qui vient de s’écouler semblent en confirmer les conclusions. Si la tendance générale, au moins dans les démocraties, à ne déclarer de guerre que pour des raisons légitimes est ancienne – en fait, la légitime défense fut longtemps la moindre des raisons -, les dernières justifications suivent une escalade qui ressemble à s’y tromper à un « plan com’ » : une « guerre humanitaire » pour l’intervention de l’OTAN au Kosovo en mars 1999 ; à l’assaut de « l’axe du Mal », dans une guerre « contre le terrorisme » inaugurée avec l’Afghanistan en octobre 2001 ; puis une guerre « pour la démocratie » – faute d’avoir trouvé des « armes de destruction massives » contre l’Irak en 2003.
Ces terrains d’étude auraient également été, pour nos auteurs, l’occasion de montrer les progrès dans l’instrumenta- lisation des médias – en même temps que l’incapacité de tirer les leçons des « dérapages » les plus récents, du charnier de Timisoara à la guerre du Golfe.
Le 25 mars 2000, interrogé par Le Monde sur le caractère « moutonnier » qu’il prête aux journalistes, M. « Jamy » Shea, le porte-parole de l’OTAN, répond : « Je ne voudrais pas généraliser. Je n’ai pas porté d’accusation globale. J’ai simplement voulu signaler que, dans ce genre de situation, où 400 journalistes sont enfermés dans un lieu clos, il y a le danger que ces journalistes soient un peu trop dépendants d’une seule source d’information. J’étais un peu gêné d’être dans la situation où des journalistes, qui ne pouvaient être sur le terrain au Kosovo, voyaient en moi une sorte de source universelle, d’être omniscient. Les journalistes avaient un peu trop investi sur ma personne, et ce n’était pas sain… »
Après le Panamá, après la première guerre du Golfe, les consignes de « stratégie de crise » mises au point par les agences en temps de guerre continuaient donc d’être appliquées à la lettre : les militaires contrôlaient un pool de journalistes qui ne diffusaient que les informations qu’on leur transmettaient, cette fois-ci via l’OTAN, dont un général expliqua la méthode en cas de bavure : « Le plus souvent, nous connaissions les causes et les conséquences exactes de ces erreurs. Mais pour anesthésier les opinions, nous disions que nous menions une enquête, que les hypothèses étaient multiples. Nous ne révélions la vérité que quinze jours plus tard, quand elle n’intéressait plus personne. L’opinion, ça se travaille comme le reste…»
Il n’est pas non plus très difficile, une fois que l’on a en tête le modèle décrit par John Stauber et Sheldon Rampton, de voir dans la novlangue des « guerres justes » un vocabulaire choisi par des chargés de com’. On se souvient qu’un train pulvérisé par un avion de l’OTAN était devenu une « perte collatérale » qui, comme les mots de « frappe » et d’« intervention », est moderne, quand celui de « bombardement », démodé, est impopulaire. Analysant la manière dont la presse s’est laissée enrôler dans l’appareil de propagande d’État, Serge Halimi et Dominique Vidal précisent : « Un sondage réalisé les 26 et 27 mars 1999 par l’institut CSA pour Le Parisien a ainsi affirmé qu’une majorité relative de Français (46 % contre 40 %) désapprouvait à l’époque les « bombardements aériens des forces de l’OTAN contre la Serbie ». Cependant, le lendemain, une nouvelle enquête d’opinion, Ipsos-Journal du dimanche, prétendait qu’une majorité absolue de Français (57 % contre 30 %) approuvait « l’intervention militaire de l’OTAN en Yougoslavie ». Appelé à dénouer les mobiles d’une telle inconséquence, le sondeur Patrick Buisson expliqua : « Bombardement donne un poids de chair et de sang à la question qui est posée. Un autre sondage introduit le mot frappe à la place d’intervention ou de bombardement. Frappe, c’est plus chirurgical et aseptisé que bombardement. Le résultat tend donc à se rapprocher des chiffres d’Ipsos plus que de ceux de CSA. » Déplorant T’excessive élasticité de l’opinion aux formulations des questions », Stéphane Rozès, directeur de l’institut CSA ajouta : « Bombardement, ça veut dire qu’on est ramené à l’aspect plutôt militaire et au saut qualitatif actuel ; intervention, à la banalité de ce que font les alliés depuis quelques années. En un mot, ce n’est pas une opinion qui change, c’est un prisme des opérations qui tourne.»
(Les guerres se succèdent mais le pli du bien-parler est pris : le 28 avril 2004, alors que l’armée des États-Unis « apportait la liberté et la démocratie à l’Irak », la direction de Fox News faisait passer à ses employés journalistes l’injonction suivante : « Quand nous montrons des marines, appelons-les des « tireurs d’élite » plutôt que des « snipers ». « Snipers » a une connotation négative. »)
Si l’on ne devait retenir que ce seul révélateur d’un travail bien mené de relations publiques, ce pourrait être la satisfaction (et même l’autosatisfaction). À la fin du conflit, la satisfaction était générale – du moins chez ceux qui avaient les moyens de la faire savoir. « Beaucoup de journalistes, avoua M. Shea, sont venus me dire ces jours-ci qu’ils avaient apprécié les efforts que nous avions faits pour les informer. » Et du côté de Washington, l’un des architectes de la politique américaine dans les Balkans déclara : « La couverture médiatique du New York Times, du Washington Post, de NBC, CBS, ABC, CNN et des magazines a été extraordinaire et exemplaire. » Et jusqu’au porte-parole de la Maison-Blanche qui avoua : « Le président Bush trouve que la couverture médiatique de ce conflit est extraordinaire. »
Et puis ça a recommencé… Les États-Unis, vengeurs, fondaient sur l’Afghanistan et on entendit à nouveau parler de « frappes chirurgicales »… tandis qu’on nous demandait à nouveau de piocher dans le registre enfantin des maléfices personnalisés – après « Saddam Hussein » (qui allait bientôt resservir) puis « Milosevic » : « les talibans », « Ben Laden » – et des sauveurs providentiels – la « démocratie », les « alliés », l’OTAN, l’Amérique, le marché… Dans l’adhésion sans restriction que les médias nous réclamaient, il nous fallait croire que les attentats du 11 septembre 2001 étaient « nés de rien : ni du soutien américain au fondamentalisme islamique en guerre contre les armées soviétiques (le mollah Omar perdit un œil lors de ces combats) ; ni du bombardement d’une usine soudanaise et de camps afghans par l’aviation des États-Unis en août 1998 après deux attentats contre des ambassades américaines […] ; ni de l’humiliation permanente d’un monde arabe trop souvent caricaturé sous les traits de bédouins, de barbus et de bandits », s’appliquent au contraire à rappeler Serge Halimi et Dominique Vidal93. C’est que le prix à payer pour les conséquences permises par le travail de relations publiques au service des logiques d’État et de multinationales sera décidément toujours plus lourd que les montants à six chiffres qui s’alignent sur les factures des agences de corn’…
Petits soldats du front de « l’opinion publique » où les lob- byistes sont les plus gradés, les journalistes font preuve à chaque fois d’un zèle plus époustouflant. Du côté américain : « Walter Isaacson, patron de CNN, demanda à ses journalistes de ne pas trop concentrer leur couverture de l’information « sur les victimes civiles en Afghanistan qui feront inévitablement partie de cette guerre ». Il fallait au contraire « ne pas oublier que le gouvernement des talibans est responsable de la situation telle qu’elle existe dans le pays aujourd’hui ». Chaque image venant d’Afghanistan ou du Pakistan serait par conséquent suivie d’un commentaire précisant que « les talibans abritent des terroristes responsables de la mort de près de 5000 innocents ». De toute façon, le New York Times n’attendrait pas qu’on le lui demande pour se féliciter de T’extra- ordinaire précision des frappes aériennes américaines ». […] Un jour, on interrogea John Moody, vice-président de Fox News, sur le fait que l’écran de sa chaîne présentait en permanence l’image animée d’un drapeau américain. Il expliqua : « Je préfère ça de très loin à une faucille et un marteau. » Un argument sans réplique.. » Et du côté français : « Le 14 septembre sur France Musique, la musique s’était tue : « Bonjour à tous. Aujourd’hui à midi, nous serons tous américains en faisant, trois minutes durant, silence. […] Huit cents millions d’Européens communieront peu ou prou dans la même attitude à la même heure, rejoignant en cela vos quotidiens qui, le premier choc passé, s’arrêtent un instant ce matin pour se recueillir et réfléchir. » Inspiré par le grand instant de recueillement européen obligatoire, Jean d’Ormesson adressait deux jours plus tard, par l’entremise du Figaro, une « Lettre ouverte au président Bush » : « Vous connaissez le ch qui est sur toutes nos lèvres : ‘Nous sommes tous des Américains.' » » À son tour, après Le Monde, Le Journal du dimanche ne fut pas en reste : « « Si c’est l’Amérique qui est en deuil, ce sont toutes les démocraties qui sont frappées. Et en danger. En ce sens, oui, nous sommes tous des Américains. » […] Nombre de commentateurs dominants se jugèrent ainsi habilités à « nous » prescrire des appartenances collectives, des minutes de silence, des cris sur nos lèvres. Au moment où un journaliste présumé impertinent, Daniel Mermet, se voyait imposer, lui, « non pas trois minutes, mais une semaine de silence » la démocratie attaquée nous valut une revue de presse involontairement éclairante : « Lisez Jean-Marie Colombani à la une du Monde. Lisez Serge July, de Libération, Michel Schifres dans Le Figaro. Lisez la chronique de Jacques Julliard, l’éditorial de Jean Daniel dans Le Nouvel Observateur. Celui de Claude Imbert dans Le Point ou de Denis Jeambar dans L’Express. Lisez ces dizaines de pages, ces centaines d’articles qui expliquent finalement tous la même chose. » Oui, la même chose. »
Une fois la fièvre retombée, les chargés de communication de nos gouvernants firent, cette fois encore, étalage d’autosatisfaction. Ouvrant la voie à une guerre sans fin contre l’ennemi du jour que désignerait le plus puissant, ils avaient idéologiquement contribué au resserrement de leur emprise sur l’humanité tout entière. C’était devenu une habitude. La guerre suivante l’a confirmée.
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