Les boues ne puent pas
Un rapport de quarante pages publié en 1981 a défini la stratégie de relations publiques instaurée par l’Agence pour la protection de l’environnement en faveur des boues. Son titre fleure bon la langue de bois administrative : « Contraintes institutionnelles et obstacles à l’acceptation par l’opinion de l’utilisation des eaux d’égout et des boues municipales pour l’amendement des terres et la production de la biomasse » — acronyme : ICPABUMWSLRBP… Ce texte pointe une « composante irrationnelle » dans l’attitude de la population envers les boues, et notamment la crainte largement répandue de leur puanteur : « Il est difficile de définir la part de l’imagination dans la perception des odeurs émanant des boues. C’est pourtant le motif le plus communément exprimé par les opposants aux projets d’épandage. » De plus, « la prise de conscience grandissante sur les déchets dangereux et l’inadéquation des anciennes pratiques d’élimination vont inévitablement accroître le scepticisme de la population » .
Selon l’ICPABUMWSLRBP, les grandes organisations écologistes américaines ne représentent pas une menace sérieuse pour l’utilisation agricole des boues. Mais ce n’est pas le cas des petites organisations locales qui bloquent les projets. Il arrive que des citoyens, « sentant leurs intérêts menacés, se mobilisent de manière importante ». Pour contrer cette opposition, l’ICPABUMWSLRBP conseille aux défenseurs d’un projet d’adopter, selon les cas, une stratégie « agressive » ou « passive ». Le lobbying « agressif » consiste « à publier une documentation luxueuse pour décrire le projet ; organiser des réunions publiques ; présenter ses propositions à des groupes d’intérêt spécifiques ; projeter des films sur des projets similaires ; s’assurer une couverture médiatique locale ; mener des campagnes d’information technique pour le pubÜc et dans les écoles ; ouvrir une ligne téléphonique de renseignements pour répondre rapidement et présenter des documents insistant sur l’intérêt du projet pour la communauté ». Cette méthode présente cependant certains risques : « Une campagne de lobbying trop visible risque d’alarmer l’opinion et de renforcer l’opposition au projet. » C’est pourquoi l’ICPABUMWSLRBP préconise, pour introduire l’usage agricole des boues dans certaines municipalités, « une campagne passive, qui ne cherche pas à toucher certains secteurs ou électeurs particuliers : mieux vaut diffuser l’information uniquement à des particuliers et à des associations qui font la démarche de l’obtenir ». Cette tactique plus discrète convient bien aux petites communautés rurales « où le site d’épandage est relativement isolé » .
Spécialiste de la gestion de crise dans le domaine des boues, la consultante Kelly Sarber apporta ses conseils à d’autres professionnels des boues dans un article paru en 1994, « Tactiques de campagne : comment bâtir une stratégie pour réussir à développer un projet ». On peut notamment y lire : « L’opposition des populations locales a ébranlé » l’industrie des boues, actuellement confrontée « à une opinion publique plus attentive, mécontente et combative que jamais auparavant. » Kelly Sarber préconise donc d’employer les méthodes des opposants aux boues : « Imaginer et proposer des scènes à photographier ou à filmer pour servir notre image, recourir à un petit nombre de personnes qui s’expriment haut et fort et donnent ainsi l’impression de représenter une majorité, saper les messages hostiles par des contre-messages. L’objectif majeur d’un bon directeur de campagne consiste à contrecarrer l’opposition sans la laisser déterminer le processus d’approbation. Autrement dit, il s’agit de “contrôler le débat” » 37. Pour s’assurer la couverture médiatique locale sur la question des boues, Kelly Sarber propose « une frappe préventive : faire passer des messages positifs sur le projet avant que les messages négatifs ne débutent ». Elle conseille aux entreprises spécialisées dans les boues d’identifier et d’entretenir « plusieurs partisans de leur cause, ou “conducteurs d’opinion” » capables de persuader leurs concitoyens qu’ils « ont pris le temps de se renseigner sur le projet et n’ont plus aucune inquiétude à son sujet du point de vue de l’environnement ». Elle leur déconseille en revanche de s’assurer trop tôt le soutien public des politiciens locaux : « En effet, si un dirigeant politique détermine une position concernant ses administrés avant même que le projet ne soit connu ou annoncé, cela risque d’être mal perçu par la population locale. L’homme politique doit se contenter de diffuser l’information tout en soulignant l’importance de garder “un esprit ouvert” dans la discussion. »
Kelly Sarber est particulièrement fière de l’opération de relations publiques quelle a menée en 1991-1992 pour le compte d’Enviro-Gro Technologies, transporteur de boues aujourd’hui rebaptisé Wheelebrator. Elle commença par prendre discrètement contact avec des chefs d’entreprise et des élus dans la ville rurale de Holly au Colorado (1400 habitants), où Enviro-Gro prévoyait d’installer un site de décharge des boues de New York. Après les travaux préparatoires adéquats, la campagne en faveur des boues fut menée comme une guerre éclair, mobilisant rapidement des « tiers », c’est-à-dire des scientifiques partisans du projet, pour convaincre les citoyens de Holly de l’innocuité des boues. Kelly Sarber s’est notamment vantée d’avoir détourné l’attention des médias au cours d’une réunion publique organisée par des opposants à l’usage agricole des boues : « Les partisans des boues s’installèrent sur scène et demandèrent à participer au débat, ce qui leur fut accordé. Par ailleurs, des partisans locaux, placés parmi les spectateurs, firent la promotion du projet en amusant la galerie. En concentrant sur nous l’attention des journalistes pendant l’événement, nous avons réussi à changer l’image de la manifestation. Au lieu d’une réunion d’opposition, elle se transforma en un meeting où un certain nombre d’agriculteurs souhaitaient apprendre comment acheter davantage de biosolides. Au lieu d’offrir à l’opposition le grand “succès” d’avoir fait sauter le projet, la presse se fit l’écho d’un soutien général à ce projet, auquel ne résistait qu’une poignée de dissidents. Lorsque le gouverneur Romer du Colorado jeta une pelletée de biosolides new-yorkais sur un champ cultivé, cela confirma à quel point nous avions eu raison de choisir ce site. »
Vidéo : Les boues ne puent pas
Vidéo démonstrative pour tout savoir sur : Les boues ne puent pas