Le nucléaire est économique, propre et sans danger : C'est la faute aux mauvais ouvriers
Autre acteur central du nucléaire, la COGEMA, exploitant des usines françaises de retraitement du combustible nucléaire qui a géré de nombreuses crises. Ainsi, après avoir largement exploité le sous-sol limousin, riche en uranium, elle doit encore faire face à des scandales liés à la dissémination de déchets radioactifs dans des lacs et des rivières. Le beau lac de Saint-Pardoux, dont les sédiments présentent une radioactivité anormalement élevée, est au centre d’une polémique et d’un procès opposant la COGEMA a des associations. Le litige n’a pas été définitivement tranché à l’heure où nous publions ces lignes.
Plus embarrassant pour la COGEMA, le recours croissant à des entreprises sous-traitantes et à une main-d’œuvre temporaire pour intervenir dans les centrales et sur les sites de stockage des déchets, tout particulièrement aux endroits présentant des risques d’irradiation… Le groupe aurait bien aimé cacher ce report du risque sur des ouvriers qui, après quelques missions, se font oublier en trouvant un emploi dans un autre secteur. L’« externalisation du risque » – pour reprendre une expression désormais consacrée – s’est généralisée dans de nombreuses entreprises, qui y ont massivement recours. Cette technique constitue un véritable exercice national de dissimulation de l’impact sanitaire du travail. Stratégie de masquage des maladies professionnelles liées aux activités industrielles les plus dangereuses, cette méthode présente l’avantage de réduire les taux de versements patronaux au fonds « accidents du travail-maladies professionnelles » de la Sécurité sociale et, accessoirement, de reporter les coûts sur le régime général d’assurance maladie alimenté par tous les salariés et sur les mutuelles complémentaires. On estime aujourd’hui que la COGEMA externalise 80 % de ses risques. Cette pratique entraîne au passage une cascade d’effets pervers : en déportant les risques vers des ouvriers peu sensibilisés aux gestes préventifs, elle affaiblit la prévention. Cette main-d’œuvre non formée à la sécurité, et donc moins consciente des risques, multiplie les erreurs et s’expose plus souvent sans protection. De plus, les ouvriers intérimaires et/ou sous-traitants, nomades de l’emploi, sont mal suivis par les médecins du travail, et la diversité de leurs expositions aux contaminants cancérigènes ne permet pas de retrouver l’origine des pathologies.
Autre effet regrettable que la COGEMA craint de voir porter à la connaissante du public : la sûreté de ses installations nucléaires, dont la maintenance est de moins en moins assurée par des ouvriers expérimentés, ne peut plus offrir les mêmes garanties. Résultat, parallèlement au développement de la sous-traitance, certains incidents se multiplient. « On m’a ordonné de descendre au fonds d’un puits creusé au centre d’un énorme stock de fûts contenant des déchets radioactifs. Là, je devais nettoyer des canalisations internes… » Vincent Gérard est descendu dans ce puits de un mètre de large, normalement prévu pour faciliter l’évacuation des gaz radioactifs. Envoyé sans protection, en jean et T-shirt, au fond de ce stock qui atteint presque une centaine de millions de curies, l’homme n’a pas songé une seconde que son chef ignorait les risques et commettait l’irréparable. La tâche accomplie, le portique de détection signale qu’il irradie. On le passe à la douche, rien n’y fait, il irradie toujours. Transporté à l’infirmerie de la COGEMA, puis au Service central de protection contre les rayonnement ionisants au Vésinet (Yvelines), on le laisse repartir avec une mention sur son dossier : « RAS » (rien à signaler). Mais son état va trahir la gravité de l’irradiation dès les jours suivants : saignements, brûlures de l’œsophage et de l’estomac, nausées, intense fatigue… Il partagera sa vie désormais entre l’hôpital et son domicile. C’était en 1991. Quelques années plus tard, il portera plainte contre la COGEMA pour « faute inexcusable de l’employeur ». Dans son combat, il croisera Michel Leclerc, un intérimaire irradié lui aussi au cours d’opérations de nettoyage de canalisations, de tuyaux et de pompes dans une usine de retraitement, à Malvesi (Aude). Ce dernier apprendra en 1991 qu’il est atteint d’une leucémie myéloïde chronique. Et il découvrira que la Comurhex, filiale de la COGEMA qui gère l’usine, lui avait caché des analyses d’urine qui révélaient un taux élevé d’uranium.
S’agit-il de cas isolés, d’accidents dus à I’« inconséquence de gens ne respectant pas les règles de sécurité », comme l’affirmera un « communicant » de la COGEMA ? Difficile à croire. « Les autres intérimaires n’étaient pas mieux protégés que nous », m’expliqueront les victimes au cours d’une enquête. « Ceux qui y travaillent actuellement se taisent, comme les syndicats. Et les autres ont été perdus de vue… »
Vidéo : Le nucléaire est économique, propre et sans danger : C’est la faute aux mauvais ouvriers
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