Celui qui maîtrise l'information…
La France offre une illustration particulièrement dramatique de la capacité des lobbies industriels à maîtriser les représentations collectives en matière de santé publique et d’environnement. La pression du monde industriel s’exerce, au quotidien et en profondeur, à travers les multiples organismes et commissions intervenant au nom de l’État (directions des ministères du Travail, de la Santé, de l’Environnement, services de prévention, Sécurité sociale, etc.) au sein desquels les cabinets de lobbying que se partagent les industries placent de nombreux représentants à des postes-dés d’observation et de décision. C’est l’affaire de l’amiante qui a montré comment s’exercent les effets de neutralisation jusqu’au cœur des corporations médicales : les médecins du travail – dont l’indépendance vis-à-vis des employeurs n’est d’ailleurs toujours pas assurée – ont participé au silence qui a entouré ce crime collectif ; et les médecins de ville, dont la presse professionnelle est financée par les fabriquants de médicaments, se sont montrés particulièrement discrets alors que les observations médicales prouvaient que les méfaits de l’amiante s’accumulent depuis un siècle.
Depuis les années 1970, les lobbyistes de l’amiante ont pris soin de canaliser les journalistes curieux vers les « bonnes sources d’information » préparées pour les rassurer en les emballant dans des considérations techniques filandreuses. Ils occupaient également le terrain de l’expertise publique avec des spécialistes acquis aux principaux producteurs d’amiante – ainsi les bons docteurs Champeix et Avril qui, d’un côté, étaient rémunérés par les industriels et, de l’autre, faisaient office d’experts auprès des autorités sanitaires. Plusieurs générations de lobbyistes se sont repassé le dossier (et leur savoir- faire), créant de faux laboratoires de recherche, dissimulant les données épidémiologiques des entreprises, calmant les observateurs inquiets. À la fin des années 1970, face aux décès de plus en plus nombreux, le cabinet Communications économiques et sociales mit en place un « groupe d’experts » réunissant des représentants de l’État, du monde médical et syndical, le Comité permanent amiante. Ce paravent a permis de maintenir le niveau de désinformation nécessaire à la poursuite du commerce de la fibre, dictant le discours officiel de tous les hauts fonctionnaires jusqu’à l’interdiction de l’amiante en 1996. Un interdiction finalement légiférée sous la seule pression de l’opinion. Il aura fallu pour cela que les victimes se regroupent en association, que des chercheurs résistent aux pressions et prennent le risque de déterrer les véritables données puis informent des journalistes d’investigation.
C’est d’abord en tant que philosophe passionné par les ressorts de l’opinion publique et de la recherche scientifique que je me suis intéressé au dossier de l’amiante. Mais, comme les autres, je n’en aurais jamais compris les enjeux sans le long travail préalable des observateurs les plus entêtés, dont le toxicologue Henri Pèzerat et certains mathématiciens de l’université de Jussieu, ni sans le témoignage des ouvriers exposés,
notamment des femmes qui ont travaillé dans l’usine d’amiante de Clermont-Ferrand où exerçait le docteur Champeix au titre de médecin du travail. C’est ainsi que j’ai endossé le rôle de journaliste d’enquête, reconstituant le puzzle, remontant l’histoire et découvrant les manoeuvres des lobbyistes qui ont permis que se produisent de tels dégâts – ce que j’ai raconté dans L’Affaire de l’amiante .
Les capacités dont l’industrie de l’amiante et ses alliés ont fait preuve pour paralyser le système d’alerte et de prévention semblent inconcevables dans une démocratie moderne dotée d’une presse « libre ». Mais la modernité technologique de la machinerie médiatique et l’action des lobbyistes rendent, comme le suggèrent Stauber et Rampton, la démocratie terriblement fragile et l’esprit public plus que jamais manipulable. Rappelons que l’amiante faisait 2000 à 3000 morts par an en France dans les années 1990 – époque où les industriels affirmaient encore qu’il y avait un doute sur sa dangerosité – et que les études prouvant sa dangerosité s’accumulaient depuis des décennies.
Cette réalité de la manipulation semble d’ailleurs dépasser l’entendement de certains responsables administratifs ou politiques. Un haut fonctionnaire du ministère de la Santé m’avoua que la lecture de L’Affaire de l’amiante l’avait secoué au point qu’il n’en dormit plus durant trois nuits… Il est vrai qu’un chapitre lui était consacré, qui mettait en cause sa lucidité et rappelait que tout responsable sanitaire pouvait un jour devoir s’expliquer sur ses décisions sans même y avoir été contraint par un tribunal. Dans le mouvement, notre haut fonctionnaire se dit convaincu que de telles révélations et analyses feraient évoluer les services de prévention vers une plus grande vigilance vis-à-vis des industriels. Tel n’a évidemment pas été le cas. Les agences de sécurité sanitaire, créées pour assurer une plus grande fiabilité, ont été rapidement ins- trumentalisées par les industriels et leurs relais politiques. Quant aux responsables qui dirigeaient les services « neutralisés », ils ont souvent été mutés à des postes avantageux après leurs « bons et loyaux services », notamment à la tête d’organismes chargés de l’amélioration de la qualité des eaux ou de l’évaluation de la qualité des médicaments proposés par l’industrie pharmaceutique…
Les États démocratiques semblent décidément éprouver plus de difficultés à moraliser les pratiques des multinationales en matière de sécurité que ces dernières à détourner l’autonomie des scientifiques et neutraliser les services chargés de protéger la population tout comme les médias censés veiller au grain. Ainsi la mansuétude dont Saint-Gobain a toujours bénéficié de la part des pouvoirs publics : après avoir fait peu de cas de la santé des Français en devenant le principal producteur d’amiante jusqu’en 1996, l’entreprise a abondamment profité du marché du désamiantage puis… de sa substitution par des fibres céramiques – dénoncées également par les toxicologues comme de puissants cancérogènes. La direction de Saint- Gobain réussira-t-elle à faire croire à l’opinion qu’elle ignorait aussi le danger des fibres céramiques ? Sera-t-elle un jour l’un des principaux bénéficiaires du « décéramiquage » des immeubles ? En attendant, si elle s’est efforcée de faire oublier son rôle après l’interdiction de l’amiante, cela n’a pas empêché la multinationale de poursuivre le commerce du « magic minerai » dans les pays en voie de développement…
Vidéo : Celui qui maîtrise l’information…
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