Censure : le gouvernement met la main à la pâte
Le rapport de Betsy Gullickson proposait que des « ambassadeurs externes » soient recrutés pour cette campagne, dont Pete Wilson (gouverneur républicain de Californie) et Tony Coelho (collecteur de fonds pour le parti démocrate). Grâce à un groupe créé par l’industrie pesticide étroitement lié au parti républicain, la campagne d’étouffement du livre de Steinman atteignit même la Maison-Blanche et d’autres branches de l’administration américaine.
Fervente anti-écologiste, Elizabeth Whelan dirige le Conseil américain pour la science et la santé, groupe largement financé par l’industrie chimique – et par ailleurs également client de l’agence Ketchum. Le 12 juillet 1990, Whelan écrivit une lettre au secrétaire général de la Maison-Blanche, John Sununu, pour l’avertir que David Steinman et d’autres personnes « dont la spécialité est d’effrayer les consommateurs menaçaient le niveau de vie américain et pourraient constituer à l’avenir un danger pour la sécurité nationale ». Une copie de la lettre fut adressée aux directeurs de la Food and Drug Administration ‘, au ministère de l’Agriculture, au ministère de la Santé et des Services sociaux, à l’Agence pour la protection de l’environnement et au Surgeon General, le chef des services de santé. Whelan contacta aussi son ami, l’ex-Surgeon General Everett Koop, « collègue très proche », selon ses propres mots. Le docteur Koop se joignit à l’offensive contre Steinman en affirmant, dans une déclaration envoyée aux quatre coins du pays, que l’ouvrage était un « torchon » .
En septembre 1990, avant la parution du livre de David Steinman, le ministère de l’Agriculture lança sa campagne contre l’ouvrage en utilisant la Commission pour l’expansion de l’agriculture. Financée par des fonds publics, cette
offensive mobilisa quatre fonctionnaires : Kenneth Hall, Bonnie Poli, Cynthia Garman-Squier et Janet Poley. Selon un rapport du gouvernement, ce service ministériel pensait que « le travail de communication mené par les parties concernées en direction des médias a su réduire l’intérêt potentiel de l’opinion à propos des questions soulevées dans cet ouvrage ». À ce rapport était jointe une « analyse confidentielle » du livre de Steinman, écrite par l’Association nationale de l’industrie agro-alimentaire. Bien que son nom ne l’indique pas, cette organisation regroupe de nombreuses sociétés spécialisées dans la fabrication et la vente de produits alimentaires et de pesticides. Le rapport précisait également à ses destinataires qu’il était destiné à un usage interne et ne devait pas être communiqué aux médias .
Le docteur William Marcus, alors principal conseiller scientifique de l’Agence pour la protection de l’environnement, écrivit l’introduction de Diet for a Poisoned Planet. Son opinion provoqua une violente réaction de Whelan, qui demanda à John Sununu de s’occuper personnellement de l’affaire. Elle fit également pression pour que William Marcus retire son introduction. Il refusa et fut licencié peu après14. La politique fédérale a aujourd’hui changé : les fonctionnaires n’ont plus le droit d’écrire des préfaces…
Cette campagne est exemplaire de la manière dont une agence de lobbying peut, en dehors de toute légitimité, décider des informations qu’elle juge aptes ou non à être transmises au public.
Diet for a Poisoned Planet représente une contribution sérieuse et importante au débat sur la santé, l’environnement et la sécurité alimentaire. Cet ouvrage est loin d’être le seul à avoir été victime d’une campagne conçue pour l’empêcher ne serait-ce que d’atteindre le « marché des idées ».
- En 1992, John Robbins voulut faire la promotion de son livre, May AU Be Fed [Que tous soient nourris], qui prône un régime strictement végétalien. Il fut la cible d’une campagne de dénigrement menée par l’agence Morgan & Myers, dont les services avaient été achetés par le plus grand groupe producteur de produits laitiers au monde, l’Association nationale des producteurs laitiers. Morgan & Myers, dont le siège se trouve à Jefferson (Wisconsin), est la quarante- deuxième agence de lobbying aux Etats-Unis : elle emploie 60 personnes et empoche 3,7 millions de dollars d’honoraires nets par an. Elle est spécialisée dans la représentation de l’agro-industrie, secteur dans lequel elle occupe la cinquième position. Ses clients comprennent des entreprises comme Kraft, filiale de Philip Morris qui achète et vend la plupart des fromages américains ; Upjohn (un des principaux producteurs d’antibiotiques pour le bétail) et Sandoz (qui fabrique un herbicide à base d’atrazine, produit cancérigène ayant contaminé des milliers de puits) Comme Ketchum, Morgan & Myers manœuvra en coulisses pour saboter la tournée de promotion de Robbins. Selon un rapport de Morgan & Myers du 17 septembre 1992, « M&M surveille en ce moment la tournée promotionnelle de Robbins, auteur qui conseille à ses lecteurs de réduire leur consommation de produits laitiers ». L’agence se devait donc de démolir ses arguments. Le rapport, largement distribué à tous les représentants importants de l’industrie laitière, reproduisait le programme de la tournée de Robbins et conseillait : « Ne publiez aucun communiqué ou aucune déclaration pour la presse. De telles actions ne font qu’attirer l’attention sur ses propos. L’idéal serait que les critiques viennent toutes de tierces personnes, n’ayant aucun lien avec l’industrie laitière. »
- Le 22 septembre 1981, le Washington Post rapporta qu’« un seul coup de téléphone de l’agence DuPont au Club du Livre du mois ruina commercialement un ouvrage peu flatteur pour la famille DuPont et ses entreprises ». Dans DuPont : Behind the Nylon Curtain [DuPont : derrière le rideau de nylon], Gerard Colby Zilg se livrait à une « critique impitoyable » des activités économiques et de la vie personnelle des DuPont. Cette famille richissime se procura une copie du tapuscrit puis demanda à Harold Brown Junior, spécialiste en communication, de téléphoner au rédacteur en chef du Club du Livre du mois pour l’informer que plusieurs membres de la famille DuPont trouvaient cet ouvrage « calomnieux » et « passible de poursuites judiciaires ». Le Club du Livre du mois avait déjà contacté Prentice-Hall, l’éditeur, pour que DuPont : Behind the Nylon Curtain soit programmé en novembre dans sa collection du Fortune Book Club. Mais quelques jours après l’appel de Harold Brown Junior, le Club annonça qu’il renonçait à acheter les droits de l’ouvrage. Apparemment intimidé par la menace potentielle d’un procès, Prentice-Hall ne fit aucun effort pour obliger le Club du Livre du mois à honorer son contrat et n’exigea aucun dédommagement financier. Il décida de surcroît, bien que le livre ait déjà bénéficié de bonnes critiques dans des publications importantes, de n’imprimer que 10 ooo exemplaires au lieu des 15 000 prévus et réduisit son budget publicitaire des deux tiers (de 15 000 à 5 500 dollars). Peter Grenquist, président du département commercial de Prentice-Hall, ordonna à l’éditeur du livre, Bram Cavin, de ne pas aborder le sujet avec Gérard Colby Zilg. Trois mois plus tard, en octobre, Cavin désobéit à son employeur et informa l’auteur qu’il avait reçu un coup de téléphone de DuPont. Un peu plus tard, Bram Cavin fut licencié parce qu’il « n’était pas assez productif » .
- Les agences de lobbying ont mené campagne contre Beyond Beef [Au-delà du bœuf] de Jeremy Rifkin. Cet écrivain militant recommande aux consommateurs d’arrêter de manger du bœuf pour des raisons éthiques, sanitaires et écologiques. Son message a été bruyamment dénoncé à la fois par le Beef Council (groupe de producteurs de bœuf) et par l’Association nationale des producteurs laitiers, respectivement clients des agences Ketchum et Morgan & Myers. Les ennemis de Rifkin infiltrèrent une « taupe » dans l’équipe de bénévoles de l’auteur. Grâce au travail d’espionnage mené dans différentes organisations, Seymour « Bud » Vestermark [lire ¡nfra, chap. v] obtint l’itinéraire de la tournée promotionnelle du livre de Rifkin, ce qui permit de déclencher contre lui une offensive sans précédent . Dans The War Againt the Greens [La Guerre contre les Verts], David Helvarg raconte que la tournée de Jeremy Rifkin au printemps 1992 « dut être annulée après plusieurs sabotages successifs. D’après Melinda Mullin, chargée de la promotion de Beyond Beef chez Dutton Books, les producteurs de radio et de télévision qui avaient invité Rifkin dans leurs émissions commencèrent à recevoir des appels d’une femme qui se faisait passer pour elle et annulait les rendez-vous ou donnait de fausses informations sur les déplacements de Rifkin. Finalement, Mullin dut utiliser un nom de code pour communiquer avec les producteurs. Liz Einbinder, une productrice de radio de San Francisco qui avait Beyond Beef sur son bureau depuis plusieurs semaines, reçut des coups de téléphone hostiles à Jeremy Rifkin et un colis anonyme quelques heures seulement après avoir contacté Melinda Mullin. Suite à cet incident, l’éditeur Dutton Books se demanda si ses téléphones n’étaient pas placés sur écoute ».
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