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Comment brûler des livres avant même qu’ils ne soient imprimés

Vous êtes ici : » » Comment brûler des livres avant même qu’ils ne soient imprimés ; écrit le: 17 mars 2012 par azza

Comment brûler des livres avant même qu'ils ne soient imprimés« TOUS LES DOCUMENTS SONT CONFIDENTIELS », avertis- I sait le mémo du 7 septembre 1990 rédigé par Betsy Gullickson, principale vice-présidente de Ketchum, une puissante agence de lobbying. « Assurez-vous que tous vos documents – y compris vos propres notes – portent la men­tion “Confidentiel”. Souvenez-vous que nous avons un des­tructeur de documents ; remettez vos papiers à Lynette pour quelle les détruise personnellement. Toutes vos conversa­tions sont également confidentielles. Faites attention lorsque vous bavardez dans les lieux publics : halls, ascenseurs, res­taurants, etc. Tous les clients doivent signer des contrats de confidentialité. Si vous faxez des documents à un client, à un autre bureau ou à qui que ce soit, appelez-les avant pour les prévenir. Si vous attendez un fax, vous ou votre responsable de compte devez surveiller attentivement le télécopieur jus­qu’à ce que le document vous parvienne. Pas question qu’un fax traîne, à la merci de n’importe quel curieux qui passerait à proximité.1 » Diplômée, en 1969, de la prestigieuse Medill School of Journalism 2 de la Northwestern University, Betsy Gullickson tenait d’autant plus à la confidentialité qu’une fuite aurait permis aux médias de prendre connaissance du plan de l’agence Ketchum pour enterrer un livre explosif avant même sa sortie.

Les enjeux étaient élevés pour le client de Ketchum, l’Association des viticulteurs de Californie. En 1986, cette organisation avait remporté un grand succès en finançant une série de spots publicitaires habilement réalisés pour la



télévision. Grâce à une technique d’animation de modèles en pâte à modeler, les California Dancing Raisins chantaient et dansaient devant les téléspectateurs. Leur popularité dépassa le public habituellement intéressé par la publicité télévisée. Des fans se mirent à écrire aux Dancing Raisins et leur courrier fut transmis à l’agence Ketchum ; les médias et une partie de l’opinion réclamèrent que l’on organise des spectacles avec ces fameux Dancing Raisins. Ketchum créa donc un groupe de danseurs déguisés en raisins, qui se pré­sentèrent dans de nombreuses manifestations : fête des œufs de Pâques et cérémonie du sapin de Noël à la Maison- Blanche, défilé des grands magasins Macy’s pour Thanksgiving, émission de Noël pour la chaîne CBS, etc.

En été 1988, les Dancing Raisins démarrèrent une tournée nationale, qui commença à New York et s’acheva à Los Angeles. Ils jouèrent dans vingt-sept villes (hôtels, hôpitaux et centres de convalescence pour enfants, supermarchés). À plusieurs reprises, ils furent accueillis par le maire, qui leur remit les clés de la ville. Ils visitèrent des sites historiques, chantant et dansant leur version de I Heard It Through the Grapevine. Ils jouèrent lors d’un gala de charité en l’honneur du chanteur Ray Charles et de Raisin Ray – son clone animé en pâte à modeler. Près de trois mille personnes adhérèrent au fan-club des California Dancing Raisins, et un sondage établit que leur cote de popularité se situait juste derrière celle de l’acteur comique Bill Cosby3.

Cet engouement profita bien sûr à l’Association des viti­culteurs de Californie : les ventes de raisins progressèrent de 17 %. Cependant, l’inquiétude grandissait en coulisses. Le rapport secret de Betsy Gullickson décrivait précisément le plan de l’agence Ketchum pour « gérer la crise ». Celle-ci avait été provoquée par un journaliste scientifique, David Steinman. En 1985, alors qu’il travaillait pour l’hebdo­madaire Los Angeles Weekly, il avait écrit un article sur la contamination du poisson par des déchets toxiques déversés dans la baie de Santa Monica, située près de chez lui. Lors d’un examen médical, il avait découvert avec stupéfaction que son sang contenait un niveau anormal de DDT (dichlorodlphényltrichloroéthane) et de PCB (polychloro- biphényle). David Steinman avait lu des rapports qui établis­saient la reladon entre ces produits chimiques et des taux élevés de cancer et d’autres maladies. « J’ai donc commencé à me demander combien d’autres poisons se trouvaient dans les aliments que je mangeais, déclara Steinman. Je me suis demandé pourquoi les fonctionnaires fédéraux, qui connais­saient la pratique du déversement des déchets depuis des années, avaient “retenu” l’information durant si longtemps. » Le journaliste mena une enquête durant cinq ans, utilisant la loi sur la liberté de l’information pour obtenir d’obscurs rap­ports rédigés par des chercheurs à la demande du gouverne­ment. À partir de ces documents, il écrivit un livre, Dietfor a Poisoned Planet [Régime pour une planète empoisonnée], dont la parution était prévue en 1990.

Dans cet ouvrage, David Steinman démontrait que les ali­ments produits aux États-Unis (des raisins au yaourt en pas­sant par le bœuf) contenaient des centaines de substances cancérigènes et d’autres produits contaminants, principale­ment des pesticides. À l’époque, des inspecteurs gouverne­mentaux avaient par exemple découvert, « dans seize échantillons », des « raisins contenant 110 résidus de produits chimiques industriels et de pesticides ». Diet for a Poisoned Planet recommandait de ne consommer que des raisins pro­venant de l’agriculture biologique, celle-ci n’ayant pas recours aux pesticides .

En rassemblant toutes ces informations, ce livre permet­tait aux lecteurs de faire des choix plus sains en matière ali­mentaire. Encore fallait-il qu’ils soient informés de sa parution grâce aux articles, reportages et interviews qui accompagnent habituellement la sortie d’un ouvrage. L’Association des viticulteurs de Californie voulut alors s’as­surer que le livre de Steinman serait immédiatement enterré. Les agences de lobbying, habiles pour les campagnes de publicité, étaient toutes désignées pour mener l’offensive. Il leur suffisait de convaincre les journalistes d’ignorer David Steinman et son ouvrage.

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