Comment feindre la défense de l'intérêt commun
La prolifération d’associations bidons a poussé le magazine Consumer Reports à publier, en mai 1994, un article intitulé « Ceux qui prétendent défendre l’intérêt commun » : « L’appellation “altruiste” de ces organisations est souvent trompeuse. Autrefois, on pouvait connaître l’objectif et la nature d’un groupe en se fiant simplement à son nom. Aujourd’hui, les comités, coalitions, alliances et autres ligues dont le titre comporte des mots comme “citoyens” ou “consommateurs” peuvent être aussi bien des couvertures pour les grandes entreprises et les organisations patronales que de véritables associations de citoyens ou des consommateurs. Ces gens qui prétendent défendre l’intérêt de la population utilisent des moyens si variés – publicité, communiqués de presse, témoignages publics, sondages douteux, enquêtes bidons, et désinformation – qu’il est difficile de repérer qui est qui et quel est le véritable but de tel ou tel groupe. »
Consumer Reports cite l’exemple du Comité pour la santé et la sécurité au travail, « un lobby composé de chefs d’entreprise, qui s’est opposé à plusieurs projets de loi visant à renforcer les mesures de sécurité pour les ouvriers. De même, si l’on se fie uniquement au logo de la Coalition nationale des zones humides — un canard qui survole un marais -, on ne peut deviner que cette organisation regroupe des foreurs de pétrole, des promoteurs immobiliers et des compagnies spécialisées dans la production de gaz naturel. La création d’associations fantômes est devenue un métier à elle seule. Les lobbyistes ont découvert d’innombrables moyens de faire croire à l’engagement des citoyens pour une cause ».
Les industries automobile et pétrolière sont particulièrement actives sur le terrain des associations de base. Consumer Reports rapporte qu’en 1989 l’institut américain du pétrole a eu recours à l’agence Beckel Cowan pour créer Les Américains contre les taxes abusives sur l’essence, « organisation nationale qui compte 15 000 membres » et qui a contribué à empêcher une hausse des taxes fédérales sur l’essence. Au Nevada, l’industrie automobile a créé un groupe bidon, Le Nevada pour des critères équitables en matière d’économie d’essence, pour « impressionner le sénateur du Nevada, Richard Bryan ». Une agence-conseil, FMR, a cherché « combien d’habitants du Nevada possédaient des voitures consommant beaucoup d’essence pour leur faire passer un message » hostile à une loi soutenue par Richard Bryan. Ce projet, qui visait en principe à rationaliser l’utilisation de l’essence, « allait rendre l’usage de tels véhicules hors de prix. FMR a recruté vingt habitants du Nevada, placé leurs noms sur le papier en-tête du groupe et envoyé des lettres à toutes sortes d’organisations et de particuliers, leur demandant d’écrire au sénateur Bryan. Ces courriers destinés aux électeurs omettaient bien entendu de mentionner qu’ils étaient financés par l’industrie automobile ».
Rien ne remplace les campagnes de terrain, explique Eric Rennie, directeur de la communication sur les politiques publiques pour le groupe d’assureurs ITT-Hartford : « Dans une organisation hiérarchisée comme la nôtre, lorsque le directeur local veut que les employés prennent le temps d’écrire à leurs élus, ils le font souvent sur le temps de travail. Nous leur fournissons le papier, les stylos, les timbres et les enveloppes. Nous photocopions ces courriers pour étudier ensuite leurs répercussions. Parce que nous n’aimons guère faire cela avec nos clients, nous ne savons pas quelle proportion d’entre eux répondent ni selon quel schéma. » Et c’est là où la mobilisation à la base intervient : « Aujourd’hui, continue Rennie, les campagnes de terrain menées par les grandes entreprises exigent que nous frappions à de plus en plus de portes, celles de nos clients, distributeurs et fournisseurs, celles des industries connexes et de tous les autres membres de la “famille élargie”.31 »
Directeur du secteur des affaires publiques chez Hewlett- Packard, Robert Kirkwood est lui aussi un fervent partisan du travail à la base : « Nous avons eu une révélation dans notre campagne pour l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain). Pour la première fois, nous avons lancé un vaste programme de terrain mobilisant des centaines de salariés dans tout le pays. À mon avis, ce type de technique va faire partie de notre arsenal régulier. Le mouvement écologiste sera inquiet, les syndicats seront perturbés. Toutes les sociétés ne sont pas encore équipées, mais elles s’y mettront bientôt. »
Vidéo : Comment feindre la défense de l’intérêt commun
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