Dictateur cherche attachés de presse
Les gouvernements qui tuent et emprisonnent ceux qui les critiquent ne se préoccupent guère du jugement de leurs propres citoyens. Leurs campagnes de lobbying sont surtout dirigées vers l’opinion internationale – en particulier les grandes entreprises, les décideurs politiques et les médias qui influencent les décisions en matière de commerce et d’aide aux pays étrangers. « Contrairement à ce que l’on croit habituellement, la propagande joue un rôle important — et certainement plus caché et sophistiqué — dans les sociétés démocratiques les plus avancées sur le plan technologique, où la perpétuation du pouvoir et des privilèges existants dépend de l’opinion publique, affirme l’Australien Alex Carey. Selon Robert Brady, le fait que l’Italie et le Japon ont eu l’expérience la plus courte des institutions démocratiques explique la piètre qualité de leur lobbying. En Allemagne, l’expérience des institutions démocratiques était plus limitée mais plus intense ; la propagande national-socialiste fut certainement beaucoup mieux organisée, plus véhémente et variée que la propagande italienne ou japonaise. De l’autre côté du spectre, dans les pays qui avaient l’expérience la plus longue des institutions libérales et démocratiques, la propagande des lob- byistes aux États-Unis était beaucoup plus originale et polyvalente que partout ailleurs, même en Angleterre. »
En 1933, les nazis avaient demandé conseil à Ivy Lee, le pionnier américain des relations publiques. Le géant allemand de la chimie, I. G. Farben, engagea l’agence de Lee à raison de 25000 dollars par an et l’invita à se rendre en Allemagne pour rencontrer le chancelier Hider, le ministre de la Propagande Joseph Goebels et d’autres hauts fonctionnaires nazis. Le fils d’Ivy Lee, James Lee, alors âgé de vingt- huit ans, alla travailler à Berlin pour I. G. Farben contre un salaire de 33 000 dollars par an. Un salarié de l’agence de Lee écrivit un rapport suggérant que Joachim von Ribbentrop, général allemand qui devint par la suite ministre des Affaires étrangères de Hitler, devait « lancer une campagne énergique pour éclairer les Américains, […] s’adresser directement au peuple américain par l’intermédiaire de la radio et écrire un article pour une publication importante ».
Max ligner, le responsable d’I. G. Farben qui embaucha Lee, appartenait au cercle (nazi) des experts du ministère de la Propagande. Après la Seconde Guerre mondiale, il fut inculpé comme criminel de guerre nazi par les tribunaux militaires de Nuremberg. Selon l’acte d’accusation, « les émissaires d’I. G. Farben à l’étranger formaient le noyau du réseau nazi d’intrigues à travers le monde. Financés et protégés par I. G. Farben, les représentants de l’entreprise menaient des activités de propagande, de renseignement et d’espionnage indispensables pour la préparation et la conduite d’une guerre d’agression par l’Allemagne ».
En 1934, la Commission spéciale de la Chambre des Représentants convoqua Lee à comparaître pour répondre de l’accusation de propagande nazie. Lee prétendit que sa rencontre avec Hider « n’était qu’une visite privée, destinée à le jauger », et qu’il avait conseillé aux Allemands d’arrêter leurs persécutions contre les Juifs. Ces arguments ne satisfirent pas le Congrès qui, en 1938, adopta la loi sur l’enregistrement des agents étrangers, stipulant que toute personne engagée dans des activités politiques aux États-Unis au service d’un gouvernement étranger devait le signaler à la division criminelle du ministère de la Justice. D’après cette loi, une entreprise ou un agent étrangers ne peuvent jouer un rôle politique aux Etats-Unis, et un fonctionnaire américain n’a pas le droit de travailler au service d’une puissance étrangère 16. En pratique, cependant, cette loi n’a aucune efficacité : « De nombreux lobbyistes ne prennent pas la peine de se faire connaître au ministère de la Justice. Quant à ceux qui le font, ils ne fournissent que le minimum d’informations, écrit Susan Trento. Et lorsqu’on découvre des violations de la loi, les actions entreprises sont très rares. »
La plupart des clients importants du lobbying à Washington sont des gouvernements qui violent gravement les droits de l’homme — Taiwan, Corée du Sud, Pakistan, Mexique et Arabie Saoudite. En 1992, le Centre pour l’intégrité publique, dont le siège se trouve à Washington, publia une étude intitulée « Le lobby des tortionnaires ». Cette analyse révèle que les avocats et les lobbyistes de Washington, dont beaucoup ont été conseillers politiques auprès des présidents Reagan, Bush Senior et Clinton, recevaient à l’époque plus de 30 millions de dollars par an pour aider des gouvernements répressifs à améliorer leur image.
- Le géant Hill & Knowlton venait en tête de liste du « lobby des tortionnaires », avec une facture de 14 millions de dollars venant de pays qui pratiquent à grande échelle la torture, les emprisonnements arbitraires et autres violations des droits de l’homme (Koweït, Indonésie, Israël, Chine, Égypte et Pérou).
- La Turquie, qui a obtenu 800 millions de dollars d’aide américaine bien qu’elle ait, selon le département d’État, violé les droits de l’homme à grande échelle, a distribué 3,8 millions de dollars à des spécialistes du trafic d’influence au Capitole, dont 1,2 million de dollars à Hill & Knowlton.
- Le Guatemala (dont le génocide contre sa population indigène a été décrit par la militante et prix Nobel guatémaltèque dans son autobiographie, Moi Rigoberta Menchu) a versé 650000 dollars à des lobbyistes américains. En 1991- 1992, pendant que des centaines de Guatémaltèques étaient exécutés pour des raisons politiques, 220000 dollars furent versés à Patton, Boggs & Blow, une société de Washington qui comptait parmi ses associés un certain Ron Brown, président du comité national démocrate et ministre du Commerce de Clinton.
- Le gouvernement militaire du Nigeria a dépensé 2,6 millions de dollars à partir de 1991-1992, dont plus d’un million est allé à une filiale de Burson-Marsteller (Black, Manafort, Stone & Kelly, l’une des cinq principales sociétés du « lobby des tortionnaires »). La société a reçu également 1,2 million de dollars d’honoraires de la République du Kenya et des rebelles de l’UNITA.
Dans certains cas, l’étude du « lobby des tortionnaires » a montré que ces pays dépensaient une bonne part de l’aide reçue des États-Unis pour financer les lobbyistes de Washington. Les 2,6 millions de dollars dépensés pour le lobbying en faveur du Nigeria représentaient ainsi près d’un tiers des 8,3 millions de dollars d’aide. « Ce système pue, déclare Makau Mutua, directeur du projet sur les droits de l’homme à la faculté de droit de Harvard. Tous ces trafics d’influence sont moralement contestables. Il est évident qu’un certain nombre de ces pays ne pourraient se payer les services de ces lobbyistes sans l’aide des contribuables américains.»
Certaines agences de lobbying prétendent qu’elles sont moralement obligées, d’un point de vue juridique, d’accepter pratiquement n’importe quel client solvable. Sous l’ère Reagan, la très puissante Gray & Company’s avait pour client « Baby Doc » Duvalier, le dictateur sanguinaire de Haïti. Dans sa biographie de Robert Keith Gray, Susan Trento démolit les arguments de cette entreprise à propos d’Haïti : « Leur logique orwellienne serait risible s’il ne s’agissait pas d’un problème aussi grave. » Selon Adonis Hoffman, haui responsable de Gray & Company, « le gouvernement d’Haïti, quelle que soit votre opinion à son sujet, a le droit de faire connaître sa position au gouvernement américain à Washington, et d’essayer de communiquer sa version des événements à l’opinion et aux médias américains. À cette fin, ils vont devoir choisir une société capable de mener ce type de tâches. Par définition, les clients qui veulent embaucher des lobbyistes et des consultants ont des problèmes, des craintes et des besoins ». En lisant ces explications, commente Susan Trento, « on pourrait croire que l’un des dictateurs les plus brutaux du XXe siècle était un pauvre type désemparé à la recherche de son “enfant intérieur” et Gray & Company un psychothérapeute bienveillant et attentionné ».
Avant de faire partie de l’équipe Clinton, Ron Brown a personnellement représenté le gouvernement Duvalier lorsqu’il travaillait pour Patton, Boggs & Blow au début des années 1980. Duvalier s’est finalement enfui d’Haïti en 1986 pour échapper à une insurrection populaire. Le pouvoir passa alors entre les mains d’une série de gouvernements impopulaires jusqu’à ce que soient organisées les premières élections démocratiques de l’histoire du pays, le 16 décembre 1990. En lice avec vingt-deux autres candidats, Jean-Bertrand Aristide, « prêtre des bidonvilles », reçut 67 % des voix et prit ses fonctions le 7 février 1991. Mais huit mois plus tard, des soldats dirigés par le lieutenant-général Raoul Cédras et le colonel Michel François encerclèrent le palais présidentiel et obligèrent le Président à s’exiler. Le régime Cédras massacra plus de 4000 Haïtiens — essentiellement membres de mouvements populaires. Pendant l’exil d’Aristide, les boatpeople d’Haïti commencèrent à affluer vers les États-Unis et d’autres pays avoisinants. Les Etats-Unis et l’Organisadon des États américains déclarèrent un embargo commercial contre le régime militaire 21. Raoul Cédras et Michel François réagirent par une campagne de calomnies contre Aristide. Après avoir fait fouiller ses papiers personnels pour trouver des preuves compromettantes, leur « enquête » conclut, comme il fallait s’y attendre, que le président exilé n’était qu’un individu « psychotique, maniaco-dépressif aux tendances homicides et nécrophiles 22 ». La junte militaire communiqua ces accusations aux médias américains par l’entremise de plusieurs lobbyistes, dont George Demougeot (qui représentait aussi une entreprise de confection ayant une chaîne de montage à Haïti), Stephen Horblitt et Walter Faunteroy de l’agence Creative Associates International. Les putschistes haïtiens embauchèrent également Darryl Reaves, longtemps député de Floride, qui organisa pour Michel François et Raoul Cédras interviews et contacts avec des parlementaires américains. Reaves évitait de se mettre en avant, allant jusqu’à déclarer aux journalistes : « Ignorez-moi totalement. » Mais lorsqu’un reporter se mit à poser des questions plus précises, il l’insulta et menaça de le faire arrêter.
Il y eut cependant un lobbyiste qui ne craignit pas de faire parler de lui : Robert McCandless. En dehors de la junte militaire, ce monsieur représentait un groupe de chefs d’entreprise dirigé par Gregory Brandt, qui avait investi à Haïti dans l’huile de cuisine, les voitures, le concentré de tomates et le café. En mars 1992, dans le cadre d’un contrat de 165000 dollars, McCandless reçut de la junte militaire un premier versement de 85000 dollars. Dans le formulaire concernant les agents d’un pays étranger, McCandless déclara qu’il allait « mener une campagne favorable au gouvernement provisoire et défavorable au président Aristide, et également essayer d’obtenir de l’aide pour Haïti en nature et en espèces ». Durant le printemps 1992, le ministère des Finances lui ordonna de cesser de représenter le gouvernement haïtien en vertu de l’embargo. Mais McCandless continua à servir la junte, expliquant qu’il travaillait désormais « pro bono » – autrement dit pour le bien public !
McCandless fit également circuler à Washington des articles et des éditoriaux très orientés. Dans un mémo du 13 août 1992, il exposa l’argumentation de la dictature militaire haïtienne : Aristide était un « tyran et un dirigeant cruel et dictatorial », l’embargo commercial américain une « politique génocidaire » qui causerait la mort « de centaines de milliers d’Haïtiens innocents ». En guise de « compromis », McCandless proposa de mettre un terme à la crise en laissant Aristide retourner à Haïti – non pour reprendre ses fonctions mais pour répondre, devant un jury composé de personnalités triées sur le volet, des accusations suivantes : détournement de fonds, incitation à l’émeute, à la torture et au meurtre.
McCandless mit à profit son amitié avec le journaliste conservateur Robert Novak — qui vend ses articles à des dizaines de journaux américains -, qu’il invita à Haïti pour écrire une série de papiers en soutien à la junte. Dans un article de 1993, « Pourquoi critique-t-on aussi durement les militaires haïtiens ? », il accusa l’administration Clinton de faire preuve d’une « rigidité anormale » parce quelle refusait « de transiger sur le retour au pouvoir du président Jean- Bertrand Aristide ou même d’entendre des avis différents sur la question. Les avertissements à propos d’Haïti ont commencé avant même que Clinton devienne président, lorsque l’avocat de Washington Robert McCandless offrit ses précieux contacts avec la police et l’armée haïtienne pour chercher une solution. McCandless a encore une fois proposé au président américain de tirer profit de ses relations avec François et Cédras pour chercher une solution pacifique».
Paradoxalement, le travail le plus efficace en matière de lobbying contre Aristide fut mené par ses « amis haut placés ». Durant la crise politique, les États-Unis organisèrent des négociations pour forcer Aristide à admettre des concessions de plus en plus importantes. Devant la résistance de l’ex-président haïtien, les hauts fonctionnaires américains attaquèrent son « intransigeance », présentant son obstination comme un obstacle au retour de la paix civile. L’administration Clinton envoya finalement des troupes à Haïti en septembre 1994 pour imposer un règlement garantissant une amnistie totale pour la junte. Mais la véritable signification du retour d’Aristide chez lui – en plus de mettre un terme à l’afïux de bout people qui cherchaient refuge sur les côtes des États-unis – a été exposée franchement par le major Louis Kernisan des services secrets de l’armée, qui a supervisé la formation de la « nouvelle » police « réformée » d’Haïti : « En fin de compte, vous aurez aiïaire aux mêmes gens qu’avânt, les cinq familles qui dirigent le pays, les militaires et la bourgeoisie. Ce sont les mêmes gars qui sont censés être les méchants aujourd’hui mais le problème est que vous devrez toujours négocier en fin de compte avec eux.29 » La suite de l’histoire d’Haïti porte la marque des trois ans d’exil de son président sous la protection de Washington, « où il s’est étroitement lié au parti démocrate […], a découvert les grands deals de l’establishment américain [… et] géré les fonds gelés de son gouvernement » ; un service en valant un autre, les « nouveaux amis démocratesyankees d’Aristide bénéficieront largement, [une fois ce dernier revenu au pouvoir en 1994], des privatisations à venir, notamment dans le domaine des télécommunications 31 ». Dix ans plus tard, après une progressive mais sûre désagrégation de la situation qui finit par rappeler les années de « Baby Doc » Duvalier, ce sont les États-unis qui prennent, le 29 février 2004, la décision unilatérale – le calme relatif qui avait permis l’application de réformes néolibérales étant rompu – de pousser dehors le président Aristide pour le remplacer par un « Premier ministre d’importation».
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