Espions à louer : Faire sauter le patron
Selon la journaliste Lisa McGurrin Driscoll, Mary Lou Sapone commença à militer pour les droits des animaux en été 1987. « Elle se fit immédiatement remarquer par sa gentillesse et son ouverture aux autres », témoigne Julie Lewin, coordinatrice des Amis des animaux dans le Connecticut. Sapone s’engagea immédiatement dans au moins une douzaine de groupes de défense de la cause animale. « Elle semblait être partout à la fois, parcourant le pays pour participer à des manifestations, des meetings et des colloques. » Contrairement à la plupart des militants, elle semblait disposer de beaucoup de temps libre et d’argent. Les militants des droits des animaux commencèrent à éprouver des soupçons à propos de Mary Lou Sapone. « Elle posait des questions très indiscrètes et voulait absolument rencontrer tous les militants importants du mouvement. Elle noircissait sans cesse les pages de son bloc-notes », raconte Kim Bardett, rédactrice en chef du magazine Animais Agenda, qui rencontra Sapone pour la première fois en juin 1987, lors d’une manifestation dans le Massachusetts. Elle remarqua que les déclarations de celle-ci « ne concordaient pas les unes avec les autres. Elle a successivement prétendu quelle était psychologue, quelle enseignait la méthode d’accouchement sans douleur du docteur Lamaze, et enfin qu’elle travaillait comme assistante sociale ». Méfiante, Betsy Swart, présidente d’un groupe de défense des droits des animaux basé à San Francisco, mit au point un stratagème : « Je l’ai informée qu’il y aurait une manifestation à un point de rendez- vous imaginaire. » Quelques jours plus tard, Betsy Swart reçut un appel d’un responsable de la police lui demandant des précisions sur cette « manifestation » .
Mary Lou Sapone incitait souvent les autres à commettre des actes violents ou illégaux. « Visiblement, elle manquait de jugement, cherchait toujours à entreprendre de nouvelles actions risquées. Cette femme semblait infatigable et ne se préoccupait absolument pas des conséquences politiques et morales de la violence », raconte Julie Lewin .
En avril 1988, Lewin participa à une manifestation à New York, au cours de laquelle Mary Lou Sapone lui présenta Fran Trutt, une professeure de trente-trois ans présentée comme une amie « qui fait du lobbying à New York ». Sapone et Trutt se téléphonaient deux ou trois fois par semaine et, sans que Trutt le sache, Sapone – une espionne de Perceptions International — enregistrait toutes leurs conversations et communiquait les bandes à US Surgical, ainsi que des rapports décrivant ses efforts pour convaincre Trutt de se livrer à une tentative d’assassinat contre Léon Hirsch, président d’US Surgical. En 1988, US Surgical versa plus de 500000 dollars à Perceptions International, dont 65000 allèrent dans la poche de Sapone. Léon Hirsh voulait créer un scandale qui embarrasserait et discréditerait le mouvement pour les droits des animaux. La manœuvre échoua grâce au procès qui s’ensuivit et mit au jour les enregistrements et d’autres documents confidentiels de l’entreprise.
Femme solitaire, vulnérable et aigrie, Fran Trutt déclarait volontiers vouloir tuer son ex-petit ami. Les transcriptions de ses conversations téléphoniques avec Mary Lou Sapone démontrent que celle-ci s’efforça de détourner sa colère vers Léon Hirsch. Le 23 mai par exemple, les deux femmes discutèrent de scénarios possibles de meurtre. Fran Trutt expliqua que la police allait probablement l’identifier comme suspecte si elle tuait son ex-petit ami.
« Dans ce cas, peut-être que tu pourrais, peut-être que tu devrais commencer par Léon », répondit Sapone. Fran Trutt rit. Et Mary Lou Sapone ajouta :
« Je veux dire, si tu penses que ce truc, avec l’autre gars, ils vont venir te trouver…
- Oh, pour l’autre, ils viendront me voir tout de suite. Ça ne fait pas un pli…
- C’est pourquoi tu devrais t’occuper d’abord de Léon », répéta Sapone .
Lorsque Fran Trutt sembla moins décidée à passer à l’acte, la société Perceptions organisa une rencontre « accidentelle » en septembre 1988 entre Fran Trutt et un autre agent, Marcus Mead. La réunion se déroula dans une pizzeria, où Mead engagea la conversation avec Trutt en lui demandant des conseils sur la façon de s’occuper de ses chiots. Marcus Mead, dont la sœur travaillait pour US Surgical, reçut 500 dollars par semaine pour devenir l’ami de Fran Trutt et l’inciter à passer à l’acte. Pour l’aider dans ses travaux d’approche, la société US Surgical lui prêta une Porsche et une Alfa-Romeo.
Mary Lou Sapone et Marcus Mead donnèrent de l’argent à Fran Trutt pour qu’elle achète des bombes. Lors d’une conversation enregistrée le 10 novembre, Trutt remercia Sapone pour lui avoir donné 100 dollars, qu’elle utilisa pour payer son loyer. Sapone répondit : « Tu disposes de cet argent comme tu veux, pour la bombe, pour ton loyer, ce n’est pas mon problème. Tu sais ce que tu as à faire. 46 » Le lendemain, Marcus Mead conduisit Fran Trutt de New York jusqu’au siège de la société US Surgical, où Trutt fut arrêtée en possession de deux bombes artisanales confectionnées avec des tuyaux bourrés d’une poudre explosive. La police de Norwalk avait été prévenue à l’avance .
Les militants pour les droits des animaux se demandèrent plus tard pourquoi la police avait laissé Marcus Mead et Fran Trutt traverser deux États en transportant des explosifs plutôt que d’arrêter Trutt à son domicile, où elle avait stocké les bombes. L’arrestation semblait avoir été organisée pour bénéficier du maximum de publicité, la sécurité publique étant secondaire.
La nouvelle de l’arrestation se répandit rapidement dans le mouvement de défense animale. Choquée et inquiète, Julie Lewin téléphona à Mary Lou Sapone pour savoir qui était Fran Trutt. Au cours de la conversation, qui fut également enregistrée à l’insu de Lewin, Sapone prétendit ne plus se souvenir exactement de Trutt et ne mentionna pas sa relation avec elle.
La société US Surgical tira largement parti de l’incident qu’elle avait provoqué. Animal Rights Reporter dénonça aussitôt l’acte de Fran Trutt, le comparant « à l’avion civil abattu en Rhodésie par un groupe terroriste local » et à des « attaques meurtrières comme l’incident sur XAchille Lauro » .
Même une fois les dessous de l’affaire dévoilés, US Surgical continua à prétendre que l’incident dévoilait les tendances « terroristes » du mouvement des droits des animaux. « On croit généralement que les défenseurs des droits des animaux protègent les oiseaux en hiver et les petits chiots, déclara Hugh Keefe, l’avocat d’US Surgical. L’opinion n’a aucune idée du type de militants que certains de ces groupes ont attiré. » Keefe déploya toutes sortes de ficelles juridiques avant le procès pour obtenir des informations exhaustives sur les Amis des animaux, dont les listes de tous les donateurs de fonds, le journal personnel de Julie Lewin, sa feuille d’impôts et son dossier psychiatrique – procédé qu’elle interpréta comme une tentative de discréditer le mouvement de défense des droits des animaux.
« Les citoyens qui défient cette grande entreprise ont très peu de moyens, déclara l’avocat John Williams, qui représentait à la fois Fran Trutt et Julie Lewin. US Surgical est en train de perdre la tête et de dépenser des sommes d’argent faramineuses. Cette affaire est devenue une vendetta personnelle pour Léon Hirsch. Les pratiques abusives que nous associons au FBI sous J. Edgar Hoover sont maintenant le fait des grandes entreprises privées qui financent une force d’intervention privée.»
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