Faire passer le bourreau pour une victime… puis pour un héros
Le gouvernement de Colombie ne prêtait guère attention à son image internationale avant le milieu des années 1980. Mais il a commencé à se préoccuper de sa réputation quand les médias ne présentaient plus ce pays que comme un vaste empire de la drogue et un refuge accueillant pour ses barons. Un sondage d’opinion réalisé en 1987 montrait que 76 % des Américains pensaient que le gouvernement colombien était corrompu, et 80 % voulaient que ce pays soit frappé de sanctions . L’image de la Colombie souffrit encore davantage en 1991 lorsque le gouvernement s’opposa à l’extradition de trafiquants de drogue vers les États-Unis et négocia la « reddition » de Pablo Escobar, chef du célèbre cartel de Medellin. À l’époque, Escobar était poursuivi aux États-Unis pour neuf chefs d’inculpation, dont le trafic de drogue et le meurtre. Conformément aux termes de l’accord entre Escobar et le gouvernement colombien, le parrain de la drogue fut transporté en hélicoptère, accompagné par le parlementaire américain James Traficante, dans une prison surnommée « le Hilton » : située au sommet d’une colline, cette geôle était équipée de jacuzzi, air conditionné, trois chambres à coucher et un salon, plusieurs dressings et salles de bains, fax et téléphones, terrain de football, salle de jeu et vue panoramique sur la vallée de Medellin. Escobar jouissait aussi du droit de choisir lui-même ses gardiens. Et la police ne pouvait entrer dans sa « prison » mais Escobar, grâce à de généreux bakchichs, put s’« évader » et « se rendre » quand il en avait envie .
Pour redorer son blason, le gouvernement colombien fit appel à une importante société de consultants en matière de médias, Sawyer/Miller. Ce groupe a commencé sa carrière en gérant les campagnes électorales de candidats du parti démocrate (dont les sénateurs Daniel Patrick Moynihan, Ted Kennedy et John Glenn) et de Geraldine Ferraro, candidate à la vice-présidence. Au milieu des années 1980, l’agence changea d’activités et passa de la gestion des campagnes électorales à celle des problèmes de multinationales. Après avoir organisé des sondages pour évaluer l’opinion des Américains sur la Colombie, Sawyer/Miller a constaté que l’image de ce pays était si négative que toute publicité positive serait assimilée à de la propagande. Aussi une campagne en plusieurs étapes fut mise au point : tout d’abord faire en sorte que la Colombie ne passe plus pour un repaire de malfrats mais pour une victime ; puis transformer la victime en héros, un pays qui lutte courageusement contre la drogue .
Durant la seule année 1991, la Colombie investit 3,1 millions de dollars dans cette campagne, qui commença par des publicités dans la presse et à la télévision, messages destinés aux décideurs politiques de Washington. L’une d’elles montrait une voiture criblée de balles, un cercueil et des gens en train de pleurer ; une voix off énumérait la liste des personnalités colombiennes assassinées par les trafiquants de drogue et demandait aux spectateurs de « se souvenir des héros colombiens qui meurent chaque jour dans la guerre contre la drogue ». Un autre clip essayait de minorer le rôle de la Colombie, principal fournisseur de drogue des États- Unis, en attirant l’attention sur le fait que les Américains consommaient ces substances en abondance. Le film montrait une jeune femme en train de se « faire une ligne » et demandait aux spectateurs : « Cette femme est-elle une toxicomane ou une terroriste ? Comment pouvons-nous la considérer comme une narcoterroriste ? Après tout, cette jeune Américaine n’a jamais fabriqué de bombe ni fait usage d’une arme. Mais, à cause de sa dépendance vis-à-vis de la cocaïne, elle soutient directement les narcoterroristes qui mettent notre pays à feu et à sang… Nous devons gagner cette guerre ensemble – nous et elle. »
« Regardez les médias depuis cette campagne, se vante Jack Leslie, de l’agence Sawyer/Miller : les reportages, les articles, les éditoriaux parlent de plus en plus de la demande de drogue. »
En dehors de ce type de publicité, Sawyer/Miller a inondé les rédacteurs en chef des différents médias avec des brochures, des reportages en kit et des lettres provenant de hauts fonctionnaires colombiens. Toutes les demandes d’interviews de responsables colombiens étaient gérées par Sawyer/Miller. Les journalistes complaisants obtenaient satisfaction rapidement tandis que les demandes des reporters plus critiques étaient rejetées. Sawyer/Miller organisa également des réunions entre des responsables gouvernementaux colombiens et les rédactions de plusieurs journaux américains, pour faire passer des articles favorables et souligner l’importance de la Colombie en tant que partenaire commercial des États- Unis. Après une rencontre entre César Gaviria et Warren Hoge, rédacteur en chef du New York Times, le quotidien dressa un long portrait flatteur et bourré d’inexactitudes à propos du président colombien – dont l’élecdon avait été financée en grande partie par les cartels de la drogue. Après la parution de l’article, l’ambassade colombienne acheta les droits de reproduction et en envoya des milliers de copies à des journalistes aux quatre coins des États-Unis .
Un autre clip de Sawyer/Miller représentait plusieurs trafiquants de drogue morts ou emprisonnés : « Ces hommes ont été autrefois à la tête du plus grand empire de la drogue au monde, explique le commentaire du film. Ils ont tué des milliers de gens, terrorisé une nation démocratique et utilisé les profits de la cocaïne pour mener une vie luxueuse. Aucun pays n’a payé un prix aussi élevé dans la guerre contre la drogue que la Colombie. Cette guerre n’est pas terminée – mais chaque jour amène de nouvelles preuves que la démocratie peut triompher de la drogue. » Le clip soulignait la façon dont la Colombie gérait le cas de Pablo Escobar, allant même jusqu’à prétendre : « Escobar est sous les verrous. Sa prison ressemble à la plupart des établissements pénitentiaires des États-Unis – encerclée de barbelés et de clôtures électrifiées. Un bataillon de l’armée colombienne stationne à ses portes. Pablo Escobar sera bientôt jugé pour ses crimes. »
En fait, tous les Colombiens savent que l’armée de leur pays collabore fréquemment avec les trafiquants de drogue. Justicia y Paz, organisation colombienne des droits de l’homme regroupant 55 congrégations religieuses, a décrit en détail les liens établis entre les cartels de la drogue et les « groupes paramilitaires », véritables « escadrons de la mort » soutenus par l’armée dans le cadre d’une guerre contre la guérilla qui dure depuis des décennies. « Ils utilisent des méthodes très cruelles, ils découpent par exemple les bras et les jambes des gens à la tronçonneuse », a déclaré un militant de Justicia y Paz qui a tenu à rester anonyme .
L’image de la Colombie s’est alors progressivement transformée de « victime » en « héroïne » de la guerre contre la drogue ; la violence et la répression gouvernementales apparurent désormais comme des « mesures brutales mais nécessaires ». En 1991, la Colombie entama une « réforme judiciaire », instaurant le système des « juges sans visage ». Dans les procès devant ces tribunaux, les juges sont séparés des accusés et de leurs avocats par une paroi qui les rend invisibles. Un matériel électronique sophistiqué modifie la voix du juge. L’identité du procureur et des témoins est tenue secrète ; quant aux inculpés, ils n’ont pas le droit d’accéder à l’information sur le processus judiciaire ni aux preuves présentées contre eux. Ce système est supposé protéger les juges contre les manœuvres d’intimidation et les assassinats commandités par les « narcoterroristes ». L’émission « Sixty Minutes » a fait l’éloge de ces méthodes en décembre 1993, louant le courage des juges qui siègent dans ces tribunaux sans visages. Cecilia Zarate, une Colombienne qui milite pour les droits de l’homme aux États-Unis, exprime une opinion bien différente : « Des juges, des preuves et des témoins secrets — tout cela me fait peur. Dans la culture latino-américaine, la mémoire historique des peuples conserve des injustices, tortures et assassinats commis sous ce type de système durant l’inquisition espagnole. C’est horrible, vraiment horrible, que l’on revienne à ce type de méthodes. »
Le Centre pour la recherche et l’éducation populaire, organisation jésuite très respectée qui surveille la situation des droits de l’homme en Colombie, a étudié le système de la justice sans visage et découvert que 584 des 618 personnes poursuivies par ces cours spéciales durant les six premiers mois de 1992, militaient dans des associations citoyennes ou avaient participé à des luttes sociales, tandis que seulement 5 % étaient des trafiquants de drogue ou des guérilleros.
Ainsi, lorsque les employés de la compagnie publique du téléphone, se mirent en grève, le gouvernement prétendit que la perturbation de ses services constituait un acte de terrorisme et fit arrêter treize dirigeants syndicaux. D’autres syndicalistes furent victimes de violences non officielles. Le gouvernement eut recours à la stratégie dite du « démenti invraisemblable » pour expliquer le décès d’un membre du syndicat de Telecom, José Joaquin Caicedo Angulo. Après l’avoir étranglé, ses assassins arrosèrent son corps d’essence et le brûlèrent. Mais l’enquête officielle conclut qu’il s’était suicidé ! La même année, Gonzalo Garcia, technicien de Telecom, mourut suite à l’explosion d’une bombe dans sa voiture. Le gouvernement classa l’affaire dans la catégorie « non résolue ». « Ces “explications” officielles ont deux fonctions, nous explique Jack Laun, procureur du Wisconsin qui a milité pour les droits de l’homme en Colombie. Devant la communauté internationale, elles permettent d’innocenter le gouvernement colombien des crimes commis par ses agents. Quant aux victimes, elles reçoivent un message subliminal très différent. Le gouvernement annonce en fait aux travailleurs de Telecom : “Nous pouvons vous tuer en toute impunité : quelles que soient nos déclarations à ce sujet ensuite, tout le monde y accordera foi.” »
Pendant ce temps, le système judiciaire colombien continue à se montrer notablement laxiste avec les trafiquants de drogue. La mort de Pablo Escobar en 1994, au cours d’une fusillade, a simplement transféré ses pouvoirs entre les mains d’un cartel de la cocaïne rival, celui de Cali, sans affecter sérieusement le commerce de la drogue. Lorsque Ernesto Samper remplaça César Gaviria, les enquêteurs découvrirent que la campagne électorale de Samper avait bénéficié de dons du cartel de Cali. Le nouveau président colombien tenta de contrer cette révélation en lançant, à grand renfort de publicité, une vaste opération contre les barons de la drogue. Mais, comme l’a remarqué le journaliste Steven Gutkin, les « dirigeants des cartels préfèrent en fait se trouver derrière les barreaux pendant un certain temps. Plus de mille petits lieutenants du trafic de drogue ont profité de la législation indulgente en la matière, soit en se rendant à la police, soit en passant un accord avec les autorités après leur arrestation. En moyenne, ils ont été condamnés à trois ans de prison, sentence bien plus faible que celle infligée pour un port d’armes sans autorisation. Personne ne s’attend à ce que baisse la quantité de drogues illégales exportées en Amérique du Nord. Le gouvernement doit infliger des peines de prison significatives – pas faire de la com’ pour amadouer les États-Unis ».
Vidéo : Faire passer le bourreau pour une victime… puis pour un héros
Vidéo démonstrative pour tout savoir sur : Faire passer le bourreau pour une victime… puis pour un héros
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