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L’industrie du mensonge : Le mot, c’est la chose

Vous êtes ici : » » L’industrie du mensonge : Le mot, c’est la chose ; écrit le: 20 mars 2012 par azza

L’industrie du mensonge : Le mot, c'est la choseLe Dictionary of environmental sciences de HarperCollins décrit les boues comme « un mélange visqueux, semi-solide, de madères organiques chargées de bactéries et virus, métaux toxiques, produits chimiques organiques et synthétiques, et de décantats d’eaux usées domestiques et industrielles après leur passage dans une station d’épuration  ». On y dénombre plus de 60000 substances toxiques et composés chimiques. Stephen Lester, des Citoyens contre les déchets dangereux, a pu montrer que les boues contiennent les toxines suivantes : biphényls polychlorés (BPC) ; pesticides chlorés : DDT, dieldrine, aldrine, endrine, chlordane, hepta- chlore, lindane, mirex, kepone, 2,4,5-T, 2,4-D ; composés chlorés (notamment les dioxines) ; hydrocarbures aroma­tiques polynucléaires ; métaux lourds (arsenic, cadmium, chrome, plomb, mercure) ; bactéries, virus, protozoaires, vers parasites, champignons ; divers (amiante, dérivés du pétrole, solvants industriels) . Signalons par ailleurs, les chimistes développent 700 à 1000 nouveaux produits par an.

Une enquête réalisée en 1994 par la Cour des comptes amé­ricaine a révélé qu’on « ne connaît pas l’étendue de la conta­mination radioactive, à travers le pays, par les boues de vidange, cendres et sous-produits reliés ». En revanche, on sait que les hôpitaux, les entreprises et les usines de déconta­mination rejettent la majeure partie de leurs matières radio­actives dans les égouts, pratique qui a contaminé au moins neuf stations d’épuration au cours des dix dernières années. Et 15 000 stations publiques d’épuration libèrent chaque jour  dans les lacs, les cours d’eau et les voies fluviales américaines



–   98 milliards de litres d’eaux usées après épuration. Elles pro­duisent aussi plus de dix millions de tonnes de boues par an. Pour se débarrasser de ces boues, il existe plusieurs méthodes : l’incinération (qui libère de la pollution dans l’air) ; l’enseve­lissement dans la terre (procédé onéreux qui laisse souvent des agents de contamination filtrer dans la nappe phréa­tique) ; l’enfouissement dans l’océan (responsable de la mort de vastes étendues sous-marines).

Hugh Kaufman préfère une quatrième méthode : la gazéi­fication, qui utilise les boues pour produire du méthanol ou de l’énergie. Il s’agit, selon lui, de « la démarche la plus saine pour l’environnement, mais aussi de la plus coûteuse 13 ». Une cinquième méthode – utiliser les boues comme engrais agricole – a été considérée comme dangereuse pour la santé et l’environnement jusqu’aux années 1970 ; mais elle offre l’avantage d’être peu coûteuse. Avec l’augmentation des pré­occupations budgétaires, l’Agence pour la protection de l’environnement a ainsi commencé à faire pression sur les usines de traitements de déchets pour qu’elles adoptent la méthode la moins onéreuse : l’épandage des boues sur les terres cultivées .

Pour rassurer le grand public, l’Agence pour la protection de l’environnement a fait appel à la Fédération des milieux aquatiques. Comme le cache bien son nom, cette fédération est la principale agence de lobbying de l’industrie des eaux d’égout et la principale association professionnelle de ce sec­teur. Employant cent salariés, elle réunit plus de 41000 membres et dispose d’un budget de plusieurs millions de dollars. Fondée en 1928 sous le nom de Fédération des asso­ciations de champs d’épandage, l’organisation reconnut en 1950 que l’on trouvait de plus en plus de déchets industriels dans les boues et se rebaptisa Fédération des associations sur les eaux usées et les déchets industriels. En i960, elle adopta un nouvel intitulé plus propret : Fédération pour le contrôle de la pollution de l’eau .

En 1977, le directeur de la fédération, Robert Canham, cri­tiqua l’enthousiasme de l’Agence pour la protection de l’en­vironnement en faveur de l’épandage des boues sur les cultures, car il craignait d’introduire ainsi des virus dans la chaîne alimentaire : « Cela pourrait être désastreux », déclara-t-il . Mais lorsque, dans les années 1990, les sites pour se débarrasser des déchets commencèrent à manquer, la Fédération soutint vigoureusement son utilisation dans l’agriculture. Elle alla même jusqu’à organiser un concours pour trouver aux boues un nom plus sympathique.

On doit à Peter Machno, directeur du programme des boues à Seattle, l’idée d’un Comité chargé du changement de nom, en réponse à la levée de boucliers contre la réhabi­litation des boues par épandage dans les pépinières locales. Machno partait d’une réflexion simple : « Si je venais vous parler d’un produit bénéfique appelé “boue”, quelle serait votre réaction ? » Il proposa de passer dans le bulletin de la fédération une annonce appelant à inventer d’autres noms. Les membres envoyèrent plus de 250 suggestions, dont « toupousse » [Ailgrowth, « purenutri », « biovie » [Biolife, « bioslurp », « or noir », « géovase » Geoslime, « sca-doo », « Le fin du fin [The End product, « engrhumain » Humanure], « hu-doo », « résidus organiques », « biorési- due », « biomasse urbaine », « superpousse » [Powergro, « organite », « recyclite », « nutri-cake » et « rose », acronyme de « recyclage écologique des solides » [.Recycling Of Solids Environmentally] 17. En juin 1991, le Comité pour un chan­gement de nom se décida pour « biosolides », dont la défini­tion spécifiait : « Dérivés organiques riches en nutriments issus du processus d’épuration des eaux usées » .

Le nouveau nom s’attira les commentaires sarcastiques de William Lutz, professeur à l’université Rutgers, qui publia un article dans la Doublespeak Quarterly Review [Revue tri­mestrielle du double langage] : « Est-ce que ça pue toujours autant ? » Il poursuivait sur ce ton, prédisant que « cette nou­velle appellation ne passera jamais dans le langage courant car elle sort visiblement tout droit du cerveau d’un ingé­nieur. Elle a cependant une grande vertu : le mot “biosolide” n’évoque absolument rien » .

Si l’on en croit Machno, ce changement de nom n’est pas du tout censé « masquer ou dissimuler des informations au public : il s’agit pour nous de trouver un terme capable d’ex­primer toute la valeur d’un produit recyclé à grands frais pour une utilisation bénéfique  ».

James Bynum, directeur de l’Association d’aide aux vic­times des eaux d’épuration, discerne une motivation plus sinistre derrière ce changement de nom. En 1992, l’Agence pour la protection de l’environnement a modifié les normes techniques du paragraphe 503, qui réglemente l’épandage de boues sur les terres cultivées Les nouvelles réglementations utilisaient le terme « biosolides » pour la première fois, et les boues, préalablement désignées comme un déchet dange­reux, entraient à présent dans la catégorie des engrais « classe A ». Le directeur de l’Association d’aide aux victimes explique ainsi le tour de passe-passe : « Dans les directives encourageant l’utilisation bénéfique des boues, on remplaça le mot “boue” par “engrais”, ce qui permit aux boues de quitter la classe des substances polluées, en étant déclarées “propres”, et donc à leur recyclage de susciter le moins de résistance possible chez les usagers. Des boues trop contami­nées pour être enfouies dans un site strictement contrôlé du point de vue sanitaire furent ainsi reclassées dans la catégo­rie supérieure des engrais sans danger avant leur épandage sur des terres agricoles sans que quiconque en fût respon­sable. S’il suffit à un bureaucrate de changer le nom d’une substance réglementée pour réécrire la réglementation et contourner les clauses de responsabilité définies par les grandes lois sur l’environnement votées par le Congrès, cela pose un grave problème d’intérêt général. »

Quelques mois après le lancement des « biosolides », la Fédération pour le contrôle de la pollution des eaux changea de nom pour devenir la Fédération des milieux aquatiques. Lors du 64e congrès annuel du groupe, le président de la fédération, Roger Dolan, expliqua les raisons qui avaient conduit à cette décision : « Contrôler n’est plus le terme adé­quat, car nous ne contrôlons plus la pollution, nous l’élimi­nons. De l’extérieur, notre démarche avait fini par être assimilée à la pollution. Dans le monde actuel, le mot “contrôle” ne suffit plus. » Cette affirmation était purement rhétorique puisque, selon E. David Fulton, fonctionnaire canadien impliqué dans les efforts de plus en plus timides pour nettoyer les Grands Lacs : « Il n’existe aucune substance toxique non biodégradable qu’on soit parvenu à éliminer. »

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