L’industrie du mensonge : « Pas de ça chez moi ! »
L’organisation des « citoyens de base » constitue une arme de choix des industriels contre les groupes locaux qui luttent pour que leur commune n’accueille pas une décharge de déchets toxiques, un sex-shop ou tout autre envahisseur indésirable. On appelle ce mouvement « Nimby » : « Not In My Back-Yard » [littéralement, « Pas de ça dans mon arrière- cour »]. Les Nimbys sont les « globules blancs » du corps politique démocratique : petits, rapidement mobilisables et efficaces, ils représentent une expression de la démocratie, reflétant le droit des citoyens à façonner leur propre environnement et leur destinée. [Lire infra, chap. Xil]
John Davies neutralise ces groupes au nom des grandes entreprises qu’il a pour clientes (Mobil Oil, les hôtels Hyatt, Exxon, American Express et Pacific Gas & Electric). Il se présente comme « l’un des consultants les plus qualifiés en matière de travail de terrain » et diffuse une publicité tapageuse destinée à effrayer même les PDG les plus courageux : une photo de l’« ennemi » – incarné par une « petite vieille aux cheveux blancs » — qui tient entre ses mains une pancarte écrite à la main : « Pas de ça chez moi ! » En surimpression, on peut lire : « Ne la laissez pas décider de votre avenir. Les méthodes traditionnelles de lobbying ne suffisent plus. Pour vaincre vos opposants, appelez Davies Communications. » Le matériel promotionnel de Davies proclame que sa société « peut concevoir un projet soigneusement planifié et le faire passer pour une explosion spontanée de soutien populaire. Davies a transformé la communication de terrain en un art véritable ». S’adressant à un congrès de consultants en décembre 1994, Davies a déclaré : « Nos clients viennent généralement nous voir quand ils ont vraiment besoin d’un ami. Une municipalité va vous obliger à fermer votre entreprise ? À ce moment-là vous vous dites : “Oh, merde !” – et vous appelez une agence-conseil. Mark Twain l’a parfaitement exprimé : “Lorsque vous avez besoin d’un ami, il est trop tard pour faire sa connaissance.” »
Davies fabrique, à la demande, des amis pour ses clients, les grandes entreprises. Il utilise ses listes de publipostage et ses bases de données pour identifier les partisans éventuels. Ses télévendeurs apprennent à transformer des partisans passifs d’une cause en de vibrants plaideurs suffisamment motivés pour écrire personnellement à un homme politique, un journal ou un conseiller municipal. « Nous voulons les aider à écrire des lettres efficaces. Nous leur téléphonons et leur demandons : “ Êtes-vous prêts à écrire une lettre ? — Oui, bien sûr. — Avez-vous le temps de le faire ? — Pas vraiment. — Peut-être pourrions-nous l’écrire ensemble ? Si vous me le permettez, je vais vous passer l’un de nos collaborateurs. Patientez une seconde et vous serez mis en contact avec lui.” Nous transférons alors l’appel à un salarié qui rédige une lettre apparemment personnelle destinée à l’élu ciblé. Si possible, nous faisons porter cette lettre. Nous écrivons à la main sur un papier plutôt démodé s’il s’agit d’une vieille dame. S’il s’agit d’une entreprise, nous utilisons le papier à en tête d’une société. Nous utilisons différents types de timbres et d’enveloppes. L’objectif est de créer une bonne pile de lettres personnalisées aussi différentes que possible entre elles. »
Pamela Whitney, PDG de National Grassroots & Communication, se spécialise également dans la lutte contre les associations locales. « Ma société travaille surtout pour les grandes entreprises et nous nous intéressons au lancement de nouveaux produits sur le marché. Nous nous attaquons aux Nimbys et aux écologistes. » National Grassroots assiste aussi « les sociétés qui veulent améliorer leur communication avec leurs employés pour éviter l’implantation d’un syndicat : elles ne savent pas exactement comment s’y prendre, alors nous intervenons et les aidons à établir une marche à suivre » .
Pamela Whitney a commencé sa carrière politique en 1969 comme « femme-à-tout-faire » pour l’équipe des attachés de presse du sénateur démocrate Ed Muskie avant de travailler à la programmation des tournées pour le cirque Barnum & Bailey, chez qui elle a « appris l’importance du visuel : si l’on veut faire le 20 heures, rien ne vaut un type qui marche derrière un éléphant ; cette expérience m’a beaucoup appris ». En 1980, Pamela Whitney a rejoint la deuxième agence-conseil des États-Unis et a « travaillé pour les grandes entreprises qui voulaient supprimer les lois en faveur des syndicats ».
L’activité principale de National Grassroots consiste « à soutenir (ou à combattre) des projets de loi au niveau des États ou à l’échelle nationale ». Cette société crée ses propres associations locales en puisant dans un réseau d’organisateurs professionnels de base : « Nous croyons beaucoup en l’efficacité de nos “ambassadeurs”. Nous préférons éviter d’utiliser les services d’une agence-conseil présente sur place. Généralement, ces gars-là ne sont pas vraiment intégrés localement. Nous embauchons, sur le terrain, des personnes qui connaissent à fond la communauté dans laquelle ils vivent, pour qu’elles deviennent nos avocats. Elles travaillent avec nous et nous envoient des rapports circonstanciés. Certes, cela nous coûte de l’argent, mais il s’agit de sommes ridicules. » Qui sont ces organisateurs dont on peut louer les services à petit prix ? « Nous avons découvert que nos meilleurs ambassadeurs sur le terrain sont les femmes ayant animé des associations de parents d’élèves — elles sont très actives sur le plan local — ou des retraitées disposant de beaucoup de temps. Ce sont pour nous les meilleures militantes. » Pour superviser ces « grands-mères de base », Pamela Whitney embauche des professionnels « ayant l’expérience du travail d’organisation sur le terrain » durant les campagnes électorales, des cadres qui peuvent « débouler dans un coin perdu et en deux semaines créer une organisation qui, ensuite, fonctionnera sans eux ».
Lorsque ces « professionnels de l’organisation » rejoignent leur « terrain », ils surveillent leur tenue vestimentaire. Pas question qu’ils passent pour des experts surpayés venus de la grande ville : « Il ne faut pas que je ressemble à une lobbyiste de Washington, explique Whitney. Lorsque je vais à une réunion locale, je ne me maquille jamais, je noue mes cheveux en une queue de cheval et je porte les vêtements usagés de mes enfants. Je ne veux pas que l’on m’assimile à une femme de la capitale, ou qui travaille pour une grande entreprise. Je cherche à me fondre dans le paysage. » Une casquette de baseball sur la tête « vous permet de vous intégrer, de ne pas passer pour une étrangère. Les gens détestent ceux qu’ils ne connaissent pas, cela fait partie de la nature humaine » .
Vidéo : L’industrie du mensonge : « Pas de ça chez moi ! »
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