Le nucléaire est économique, propre et sans danger : Des déchets indésirables
Les déchets nucléaires produits dans les centrales comprennent les substances les plus mortelles que l’on connaisse. Elles contiennent surtout du combustible nucléaire usé qui, même s’il ne sert plus à produire de l’énergie, demeure radioactif et létal pendant plus de iooooo ans. Dans le centre de recherches de Hanford, près de Washington, le réacteur-test dans les années 1940, les ingénieurs utilisaient des appareils télécommandés pour enlever les déchets radioactifs ; ils les mettaient ensuite dans des containers épais et les enterraient à proximité. Cette méthode primitive est restée le modèle de base pour se débarrasser des déchets — bien que les experts aient promis qu’un jour « la science trouvera une solution » parfaitement sûre.
Depuis la fin des années 1950, on a proposé d’enterrer les déchets à une grande profondeur. Plusieurs tentatives exploratoires échouèrent dans l’Ohio, le Michigan et l’État de New York, les autorités de ces États et les responsables locaux s’y opposant. Depuis la fin des années 1980, la croissance des stocks de déchets nucléaires est devenue une patate chaude. Tous, y compris les critiques de l’industrie nucléaire, pensent qu’ils doivent être stockés quelque part, mais personne ne veut que ce soit à proximité de sa maison.
En 1986, le ministère de l’Énergie annonça qu’il avait limité à trois les sites possibles : dans le Nevada, le Texas et l’État de Washington. Les gouverneurs de ces trois États réagirent immédiatement en entamant des procès pour remettre en cause cette décision. En 1987, le Texas et l’État de Washington furent écartés de la liste. Il ne resta plus que le mont Yucca. Située à environ 160 kilomètres au nord de Las Vegas, cette crête aride est couverte de cendres volcaniques comprimées. Les scientifiques travaillant pour le gouvernement déclarèrent que l’on pouvait y enterrer des déchets nucléaires dans des tunnels souterrains avec des risques minimes pour l’environnement ou la santé publique. Ils ne réussirent cependant pas à convaincre les habitants du Nevada : des sondages montrèrent que 80 % d’entre eux s’opposaient à ce que l’on transforme le mont Yucca en une décharge nucléaire .
En janvier 1991, le Conseil américain pour l’énergie nucléaire commença à financer 1’« Initiative Nevada » pour tenter de changer l’état d’esprit des habitants. À l’origine de ce projet, Kent Oram (conseiller auprès de Bob Miller, gouverneur du Nevada), Ed Allison (cadre du parti républicain dans le Nevada depuis de nombreuses années) et Don Williams (consultant pour les campagnes électorales et lob- byiste au service de nombreux politiciens des deux partis dans cet État). Recourant au jargon militaire, le plan proposait une série de publicités télévisées destinées à offrir une « couverture aérienne » à la proposition de décharge nucléaire. Des journalistes locaux devaient être embauchés pour présenter « la version de l’industrie nucléaire » à leurs pairs. Kent Oram apprit à des scientifiques du ministère de l’Énergie à agir comme « une équipe diffusant la vérité scientifique » pour répondre aux critiques adressées au projet de décharge. Selon le plan dressé par ses organisateurs, cette campagne visait à « réduire les préoccupations de l’opinion publique concernant la sécurité. Une fois que la population commencera à changer d’avis, nous centrerons la prochaine phase de la campagne sur les mérites de l’énergie nucléaire. Avec notre “comité de campagne” composé de spécialistes de la politique au Nevada, nos équipes qui fournissent des réponses stratégiques, nos campagnes de publicité et les sondages qui nous guideront tout au long de nos efforts, nous croyons que, à chaque nouveau mouvement que nous ferons, un ou plusieurs de nos adversaires se dévoileront, nous attaqueront et finiront par dialoguer avec l’industrie [nucléaire]. C’est à travers ce jeu d’échecs stratégique que la campagne finira par porter ses fruits, par prévaloir et mettre échec et mat les forces antinucléaires au Nevada ». Les organisateurs de cette campagne prévinrent cependant que celle-ci avait « un objectif hors du commun. Il a fallu de longues années aux habitants du Nevada pour accumuler des peurs et des ressentiments contre l’énergie nucléaire.
Pour contrer les effets de toute la littérature contre le nucléaire, sur des accidents comme ceux de Three Mile Island et Tchernobyl, les fuites et les autres problèmes internes aux centrales, sans compter les films de science-fiction, il faudrait dépenser des dizaines de millions de dollars dans la presse écrite et parlée, et ce uniquement au Nevada. Si l’on voulait répondre à l’échelle du pays, les dépenses se monteraient à des milliards de dollars » .
En octobre 1991, l’initiative du Nevada commença son premier bombardement de publicités destinées à servir de « couverture aérienne ». Utilisant Ron Vitto, ex-commentateur sportif très populaire, elles tentaient de démontrer que le transport de déchets nucléaires de haut niveau était sans danger. Dans un clip, un train roulant à grande vitesse percutait un camion et sa remorque transportant un container de déchets. Objectif : montrer que les containers de déchets nucléaires pouvaient sans difficulté résister à une telle collision. D’autres publicités montraient des savants du ministère de l’Énergie en train d’expliquer que les déchets nucléaires ne pouvaient pas exploser ou prétendant que vivre près d’une centrale nucléaire ne provoquait pas de cancer .
« Au Nevada, les responsables politiques à tous les niveaux se sont opposés de façon extrêmement agressive au projet », expliquait une lettre datée du 25 octobre 1991. Ecrite par le président de Florida Power, Allen Keesler, elle s’adressait à d’autres membres de l’institut électrique Edison, regroupant plusieurs compagnies privées d’électricité. « Ils ont efficacement empêché le ministère de l’Énergie de progresser. Le projet du mont Yucca ne peut avancer de façon durable qu’en créant un environnement coopératif au Nevada. » Pour financer la campagne de lobbying, Allen Keesler demanda à chaque entreprise engagée dans la production d’énergie nucléaire de verser « une contribution spéciale collectée grâce à une facturation particulière incluse dans les cotisations de l’institut électrique Edison ». La lettre de Kessler rappelait pour terminer : « Ce document est confidentiel. Vous comprendrez certainement pourquoi il deviendrait particulièrement sensible s’il devenait public.»
En novembre, trois semaines après le début de la campagne publicitaire, les instituts de sondages financés par l’industrie nucléaire menèrent une enquête et rapportèrent que, même si 74,2 % des habitants du Nevada avaient vu les publicités, les résultats n’étaient « pas très encourageants » : « Malgré le tir de barrage des messages favorables à la décharge, près des trois quarts des gens (73,8 %) pensent qu’ils s’opposeraient à la décharge s’ils devaient voter sur sa construction – ce pourcentage est pratiquement le même qu’avant la campagne. »
Quelques semaines plus tard, la campagne dut affronter un problème beaucoup plus grave. L’un des responsables d’une centrale nucléaire qui avait reçu la lettre « confidentielle » d’Allen Keesler décida de la communiquer aux groupes antinucléaires, accompagnée d’autres documents capitaux décrivant en détail la stratégie de l’industrie nucléaire en matière de relations publiques. Ces documents se révélèrent très embarrassants. Au cours d’une déposition (diffusée à la télévision) devant la Commission sur les projets nucléaires au Nevada, Ed Davis, vice-président de la Commission américaine pour l’énergie nucléaire, avait affirmé que l’objectif de cette campagne de publicité était uniquement « d’informer et d’éduquer l’opinion ». La presse écrite et la presse parlée eurent beau jeu de comparer sa déclaration avec les documents internes de la campagne de lobbying. Ces textes évoquaient en particulier les différentes manières de faire monter la pression sur l’État du Nevada pour que ce dernier coopère avec le programme, et se donnaient pour objectif de « convaincre l’opinion que l’énergie nucléaire est sans danger ».
Les habitants du Nevada étaient scandalisés. Les élus locaux fulminèrent dans les médias pendant des semaines. Richard Bryan, sénateur du Nevada, exigea que le ministre de l’Énergie, James Watkins, s’explique sur le rôle de son administration dans la campagne de lobbying. Le gouverneur Bob Miller écrivit aux gouverneurs des autres Etats où étaient installés des centrales nucléaires en leur demandant comment l’argent du contribuable investi dans des services publics pouvait servir à convaincre les habitants du Nevada qu’ils devaient accepter des déchets rejetés par tous les autres États .
L’échec cinglant de la campagne en faveur du nucléaire fut analysé dans un rapport intitulé « L’Initiative du Nevada : le fiasco d’une communication sur les risques ». Ses auteurs, James Flynn, Paul Slovic et C.K. Mertz, travaillaient pour l’institut de sondages Décision Research : « La riposte la plus efficace à la campagne du Conseil américain pour l’énergie nucléaire est peut-être venue de deux disc-jockeys de Las Vegas. En effet, ceux-ci se mirent à parodier les spots télévisés en faveur du nucléaire. Des entreprises locales reprirent leur initiative. Ridiculisée, la campagne du Conseil pour l’énergie nucléaire suscita la méfiance et n’exerça qu’une influence minime sur l’opinion. Elle fut donc interrompue. Sa crédibilité avait déjà été sérieusement entamée au moment où fut prise cette décision. D’après un sondage réalisé en juin 1992 par des chercheurs de l’université d’État de l’Arizona et de l’université du Nevada à Las Vegas, seuls 3,3 % des sondés avaient davantage confiance dans le projet de décharge après avoir vu les spots publicitaires, tandis que près de 41 % étaient devenus plus méfiants ; quant au reste des sondés, leur opinion ne s’était pas modifiée. »
En avril 1991, l’ancien ministre de l’Énergie James Watkins créa un groupe de travail pour « analyser une question essentielle d’un point de vue institutionnel : comment le ministère de l’Énergie pourrait-il renforcer la confiance de l’opinion publique dans le programme civil de gestion des déchets radioactifs ». Après avoir organisé des réunions publiques pendant deux ans et écouté les discours des représentants de plus d’une centaine d’organisations, le groupe de réflexion conclut : cette « méfiance [envers les activités du ministère de l’Énergie] n’est pas irrationnelle. [… Elle] persistera encore longtemps, requerra des engagements soutenus de la part des futurs ministres de (’Énergie et demandera au ministère de l’Énergie d’accomplir des efforts dont peuvent se dispenser des institutions jouissant d’une confiance durable ».
Pendant les réunions du groupe de travail, les participants firent fréquemment référence à la tactique des consultants du nucléaire. Le ministère de l’Énergie lui-même fut critiqué. Les sommes d’argent colossales versées aux agences-conseil travaillant pour le nucléaire laissèrent des traces durables : non seulement les lobbyistes ne réussirent pas à modeler l’opinion publique comme on le leur demandait, mais l’image du nucléaire fut ternie pour une longue période.
Vidéo : Le nucléaire est économique, propre et sans danger : Des déchets indésirables
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