Le sabotage de la réforme de la santé
Pendant la campagne présidentielle qui commença en 1992, les sondages présentaient les électeurs comme particulièrement préoccupés par la hausse vertigineuse des coûts de la santé. Le candidat Bill Clinton évoquait fréquemment son intérêt pour une « concurrence contrôlée » en ce domaine. En fait, remarquait James Fallows en janvier 1995, la demande pour une réforme était si forte que, « durant presque toute l’année 1993, les républicains la croyaient inévitable et voulaient être du côté des gagnants. Le sénateur républicain Bob Dole affirma qu’il allait travailler avec l’administration démocrate et apparut lors de plusieurs événements aux côtés de Hillary Clinton pour soutenir le principe de la couverture universelle. Vingt-trois élus républicains déclarèrent que la couverture universelle ferait partie de la nouvelle loi ».
On a fréquemment souligné les imperfections du plan de Clinton – c’est une vertu du système démocratique que de soumettre au débat les propositions initiales. Mais dans le cas de ce projet, le recours à des associations fantômes (la tactique de la « démocratie synthétique ») – financées surtout par les compagnies d’assurances et les sociétés pharmaceutiques — réussit à étouffer totalement le débat en éliminant non seulement le plan de Clinton mais tous les autres projets de réforme du système de santé américain. La pièce maîtresse de la politique intérieure de l’administration Clinton tomba dans les poubelles de l’histoire politique en 1995, et la question disparut totalement de la scène.
La première salve fut tirée en 1993, lorsque l’administration Clinton critiqua les tarifs élevés des médicaments délivrés sur ordonnance et évoqua la possibilité que le gouvernement fédéral contrôle les prix. Aussitôt, l’industrie pharmaceutique réagit en engageant l’agence Beckel Cowan, dont les dirigeants avaient géré la campagne présidentielle du républicain Walter Mondale. Beckel Cowan créa une société fantôme, RX Partners, puis déploya des organisateurs dans chaque État et chaque circonscription pour, comme l’explique une brochure de la société, « générer et assurer des lettres de haute qualité écrites par des électeurs influents et destinés à trente-cinq membres du Congrès soigneusement sélectionnés ». Simultanément, Beckel Cowan se livra à une campagne de courrier et d’appels téléphoniques ciblés : son agence envoya des lettres personnelles, des télégrammes et transféra discrètement des appels aux bureaux locaux et nationaux de ces élus. L’agence prétendit que cette campagne avait provoqué « plus de 50 000 contacts avec les élus du Congrès » et « consolidé un réseau de partisans dans trente-cinq circonscriptions et États » .
Robert Hoopes a joué un rôle déterminant dans la campagne de lobbying contre la réforme de la santé. En 1992, il a d’abord participé à la campagne de Clinton et Gore ; puis, en octobre 1993, il fut nommé meilleur « coordinateur des activités de terrain » et meilleur « spécialiste du travail d’éducation politique » par l’Association nationale des agents d’assurance indépendants, organisation qui regroupe 300000 membres. Selon Robert Hoopes, cette association a fait du lobbying de terrain « la pierre angulaire de ses activités concernant les affaires publiques depuis 1987 », approche devenue un modèle fréquemment cité par les lobbyistes appartenant à d’autres secteurs d’activité .
« La réforme de la santé avançait à l’allure d’un tortillard, explique Robert Hoopes. Nous l’avons vu venir dès le discours sur l’état de l’Union prononcé par Clinton. Nous avons donc eu le temps de nous organiser à la base, d’envoyer nos lettres, d’informer en détail nos membres et d’avoir de multiples réunions locales ; j’ai parcouru le pays et j’ai fait en sorte que nos membres s’intéressent à la question. Lorsque le temps est venu d’aller voter, nous étions prêts. » Selon le magazine Campaign & Elections, l’Association des agents d’assurance indépendants a mobilisé « près de 140000 agents d’assurance » durant le débat sur la réforme de la santé, constituant ce que Robert Hoopes appelle la nouvelle race de lobbyistes de Washington : « Les nouveaux lobbyistes, les bons lobbyistes, portent des pantalons non repassés, des badges défraîchis et se rendent au Capitole pour représenter eux-mêmes les 300000 agents d’assurance indépendants à travers le pays. Nos lobbyistes de Washington ont derrière eux une véritable armée présente dans chaque État, et les membres du Congrès comprennent tout ce qu’un lobbyiste peut faire en appuyant sur un bouton pour mobiliser ces gars contre ou pour eux. Ce changement découle directement d’un progrès technologique. »
La Coalition pour la liberté de choix en matière d’assurance- santé — groupe contrôlé en sous-main par les compagnies d’assurance — a mené la campagne pour liquider la réforme de la santé. Elle a admis que la plupart de ses fonds provenaient de la Fédération nationale des entreprises indépendantes et de l’Association nationale pour l’assurance-santé, qui regroupe des assureurs – selon le magazine Consumer Reports, non seulement cette association « soutient la Coalition, mais l’a créée de toutes pièces ».
Le cerveau de la Coalition, Blair Childs, organise le travail de terrain pour les assureurs depuis les années 1980. Entre 1986 et 1989, il a orchestré une campagne dans les médias, sur le terrain et dans des associations pour défendre les intérêts des assureurs dans le cadre notamment de l’Association pour une réforme des lois sur la responsabilité civile. Puis il s’est fait embaucher par Aetna Life & Casualty, où il a créé l’un des systèmes les plus sophistiqués d’organisation et d’influence locales. Non seulement il a inspiré la campagne contre la réforme de la santé mais il peut légitimement réclamer la dépouille du projet de Clinton. « En combinant habilement une campagne ciblée dans les médias et le lob- bying à la base, ces groupes ont pu influencer beaucoup plus de gens que le Président. Jamais auparavant les intérêts privés n’avaient dépensé autant d’argent et de façon aussi ostentatoire pour combattre une initiative lancée par un président », écrit Thomas Scarlet dans son article « Comment on a liquidé la réforme de la santé » .
En 1993, se rappelle Blair Childs, « les assureurs étaient très nerveux. Tout le monde parlait de la réforme. Nous avions l’impression d’avoir le canon d’un fusil pointé sur nous ». La création de multiples associations, explique-t-il, vous donne la possibilité « de créer une couverture pour la défense de vos intérêts. Nous avions besoin d’une certaine discrétion car nous savions qu’on allait nous dépeindre comme des salauds. Cela permet aussi d’obtenir un soutien de masse. Certaines associations disposent de la force d’un lobby, d’autres sont bien implantées localement, d’autres ont d’excellents porte- parole. Il faut rassembler vos alliés naturels les plus puissants, s’asseoir autour d’une table et commencer à construire un mouvement pour donner à votre coalition une image positive ». Pour le débat sur la réforme de la santé, sa coalition mobilisa un éventail extrêmement large de gens : « des vétérans du Vietnam sans domicile fixe jusqu’à certains groupes très conservateurs ; bien qu’ils fussent étonnamment différents, chacun apportait sa petite contribution » .
Au lieu de former une seule grande coalition, les opposants à la réforme payèrent des instituts de sondage afin de déterminer la liste des points faibles de l’administration Clinton et organisèrent plus de vingt coalidons différentes pour matraquer l’opinion publique sur chaque question séparément. « Lorsque vous créez une association, donnez-lui un nom contenant quelques-uns des mots que vous avez repérés dans vos enquêtes d’opinion, explique Childs. Certains d’entre eux provoquent une réaction générale positive. Sur ce plan, les sondages et les groupes témoins peuvent être très utiles. Des termes comme “équité”, “justice”, “choix”, “coalition”, “alliance” ont une connotation très positive. » La Coalition
pour la liberté de choix en matière d’assurance-santé, par exemple, s’opposa au plan de Clinton parce que celui-ci proposait « des options obligatoires en matière de santé » .
Pour faire passer son message, cette association finança un spot télévisé, devenu célèbre depuis : Harry and Louise. Ce clip présentait un couple marié de la classe moyenne qui se plaignait de la complexité du plan de Clinton et de la menace d’une nouvelle « bureaucratie financée à coups de milliards de dollars ». Le film avait été produit par Goddard Claussen/First Tuesday, agence-conseil et société spécialisée dans les campagnes électorales (Gary Hart, Bruce Babbitt et Jesse Jackson). Comme le nota le journaliste du New York Times Robin Toner : « Harry and Louise a condensé tous les défauts du débat sur la réforme de la santé en 1994 : la puissante campagne de publicité financée par les assureurs a joué sur les peurs de la population et contribué à liquider le projet de loi. »
La Coalition pour la liberté de choix en matière de santé et d’autres groupes de pression ont combiné l’utilisation massive du courrier et du téléphone avec des doses quotidiennes de désinformation administrées notamment par Rush Limbaugh. Cet animateur radio incendiaire prétendait que la réforme allait ruiner le pays, réduire la qualité des soins et conduire en prison ceux qui voulaient n’être soignés que par leur médecin de famille. Chaque jour, vingt millions d’Américains écoutent l’émission de Rush Limbaugh, diffusée par 650 stations à travers les États-Unis. Blair Childs a expliqué comment sa coalition a utilisé des publicités payantes au cours des émissions de Limbaugh pour susciter des milliers d’appels téléphoniques aux élus afin de stopper la réforme : tout d’abord, Rush Limbaugh excitait ses grou- pies en fulminant contre le projet de Clinton ; ensuite, pendant les pauses commerciales, il passait une publicité hostile à la réforme et donnait un numéro vert fournissant davantage d’informations. Lorsqu’ils appelaient ce numéro, les auditeurs étaient mis en contact avec un télévendeur qui leur parlait rapidement, puis les transférait directement – et discrètement — au bureau de leur représentant au Congrès. Les équipes des élus ne savaient pas que ces appels avaient été suscités, subventionnés et transférés grâce à des publicités payantes lors de l’émission de Rush Limbaugh, publicités elles-mêmes financées par les compagnies d’assurances.
« Il s’agit d’une démarche très efficace contre une campagne nationale, mais également à propos d’une question locale si le problème est bien ciblé 42 », explique Blair Childs. Cette technique est maintenant très répandue, même si peu de consultants en font mention. Blair Childs a également fourni des moyens aux entreprises de la Coalition lorsqu’elles ne pouvaient agir elles-mêmes : « Nous avons écrit une grande partie de leur courrier, qui a été envoyé à quatre millions et demi de personnes et a suscité des centaines de milliers de contacts. Nous avons travaillé avec plusieurs associations patronales pour financer les déplacements par avion jusqu’à Washington, où les électeurs ont rencontré leurs représentants au Congrès. Dans certains cas, nous avons payé la totalité ou une partie des dépenses, dans d’autres nous avons seulement fourni l’infrastructure de la campagne et le message. Nous et nos alliés de la coalition étions parfois totalement invisibles. Nous avons fini par financer quelques publicités que nos associés de la coalition ont gérées sous leur propre nom, surtout dans la région de Washington, pour influencer l’opinion des élus . »
En 1994, le tir de barrage réussit à modifier substantiellement le climat politique ; les républicains comprirent que le projet de Clinton – en fait n’importe quel projet — pouvait être battu. Leur stratège, William Kristol, recommanda de voter les yeux fermés contre toute réforme présentée par l’administration Clinton. Les républicains qui avaient auparavant soutenu certains aspects du projet firent marche arrière. Le sénateur républicain Robert Packwood, qui avait toujours soutenu que les dépenses de santé devaient être partiellement prises en charge par les employeurs, annonça soudain qu’il s’opposait à la réforme, ce qui conduisit le National Journal à écrire : « Packwood a assumé un rôle essentiel dans la campagne contre un projet démocrate qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui qu’il préconisait lui-même peu de temps auparavant. » Poussé par le désespoir, le chef de la majorité démocrate au Sénat, George Micthell, annonça un plan purement symbolique, sans aucune obligation pour les employeurs et dont le contenu était extrêmement léger, à part la promesse, à très long terme, d’une couverture universelle. Les républicains le rejetèrent avec un mépris féroce.
En 1994, le Wall Street Journal testa les réactions d’un panel de citoyens devant différents projets de réforme de la santé, dont celui de Clinton. Tout d’abord, décrivant le contenu de chaque plan, les enquêteurs découvrirent que les personnes consultées préféraient celui de Clinton. « Mais dès qu’on leur dit que leur choix s’était porté sur la réforme démocrate, la plupart des sondés changèrent d’avis et déclarèrent y être opposés. En fin de compte, ils savaient que le projet de Clinton ne serait jamais appliqué.»
Vidéo : Le sabotage de la réforme de la santé
Vidéo démonstrative pour tout savoir sur : Le sabotage de la réforme de la santé
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