Les boues made in France
Si le dossier des boues toxiques n’a pas entraîné en France le même scandale qu’aux États-Unis, la dégradation des terres agricoles par les métaux lourds résulte essentiellement de leur épandage en guise d’engrais durant des décennies sans la moindre restriction. Depuis 1998, la réglementation s’est durcie et des normes fixent désormais les doses de substances toxiques à ne pas dépasser. Mais le contrôle reste encore très défaillant et les mauvaises habitudes perdurent souvent. De plus, contrairement à ce qu’affirment les autorités, ces boues contribuent à disséminer les virus et les bactéries les plus variés, comme l’expliquent plusieurs études (non publiées) des écoles vétérinaires nationales. Derrière une sérénité de façade, on craint dans les ministères de l’Agriculture, de la Santé et de l’Environnement que médecins et épidémiologistes relient un jour des cas de maladies graves avec les germes infectieux diffusés par ces boues notamment via les légumes consommés crus. Les études vétérinaires révèlent également que ces germes peuvent être disséminés par le petit gibier, les vents qui soufflent sur les stocks de boues entassées au bord des champs non loin des villages, et par les pluies susceptibles de les drainer jusqu’aux nappes phréatiques.
La réglementation impose désormais certaines opérations de neutralisation des germes, des principes d’entreposage et d’épandage, obligations qui encadrent les pratiques des agriculteurs : « Le dépôt temporaire de boues, sur les parcelles d’épandage et sans travaux d’aménagement destinés à empêcher leur « percolation », n’est autorisé que lorsque les quatre conditions suivantes sont simultanément remplies : a) les boues sont solides et stabilisées ; à défaut, la durée maximale du dépôt est inférieure à 48 heures ; b) toutes les précautions ont été prises pour éviter une percolation rapide vers les eaux superficielles ou souterraines ou tout ruissellement ; c) le dépôt respecte les distances minimales d’isolement définies pour l’épandage par l’article 13 ainsi qu’une distance d’au moins 3 mètres vis-à-vis des routes et fossés ; d) seules sont entreposées les quantités de boues nécessaires à la période d’épandage considérée. » Par ailleurs, différentes distances doivent être respectées par rapport aux points de prélèvement d’eau, aux lacs, aux habitations, etc. Un arrêté de janvier 1998 fixe toutes ces contraintes . Hélas, ces mesures ressemblent plus à un aménagement des pratiques existantes qu’à une réelle volonté d’y mettre un terme : « mesures alibi » permettant aux responsables politiques de se dédouaner en cas de crise sanitaire ; mesures qui ne dérangent guère les habitudes des agriculteurs, qui devront sans doute affronter un jour eux- mêmes les conséquences d’une crise. Il suffit d’ailleurs de consulter les sites ouverts sur le Web par l’institut national de la recherche agronomique (INRA) et l’Agence de maîtrise de l’énergie (ADEME) pour s’en convaincre : les documents de ces organismes officiels répètent à longueur de pages que l’épandage des boues ne pose pas de problème…
Pourtant, on ne compte plus les études qui tentent d’alerter l’opinion et les autorités sur les taux de métaux lourds et de nombreux autres produits toxiques dans les aliments, dont une partie importante provient manifestement des boues d’épuration épandues dans les champs. Dans Toxiques alimentaires, la journaliste d’investigation Marie Langre et le toxicologue alimentaire Maurice Rabache ont dressé une liste détaillée de ces niveaux de contamination dans les produits que nous consommons. À propos des taux réglementaires fixant les quantités de produits toxiques à ne pas dépasser (métaux lourds, pesticides, additifs, etc.), les auteurs expliquent comment ceux-ci, étant concoctés au sein de commissions contrôlées par les grands groupes de l’agro-alimentaire, sont en fait plus des normes « techniques » que sanitaires, adaptées avant tout autre souci aux pratiques des industriels. Langre et Rabache en appellent donc à faire cesser cet usage insensé, à l’heure où il ne fait plus guère de doute que cette farandole de neurotoxiques et de cancérigènes a un impact sanitaire important.
Vidéo : Les boues made in France
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