L’industrie du mensonge : Dans la boue jusqu'au cou
Dans tous les cas étudiés, ce qui fait obstacle à l’assentiment du grand public, c’est l’idée très répandue que les boues sentent mauvais et provoquent des maladies, entre autres propriétés répugnantes […]. Face à l’irrationalité de cette réaction, il est impossible d’éduquer complètement la population.
Document de l’Agence de protection de l’environnement (1981)
Nancy blatt est une battante. Elle occupe la fonction de directrice des relations publiques à la Fédération des milieux aquatiques. Après avoir lu un article annonçant notre livre, cette dame nous a téléphoné. Elle craignait qu’il n’interfère avec ses efforts pour transformer l’image des boues d’épuration. « Elles ne sont pas du tout toxiques et bientôt on ne les appellera plus des boues, a-t-elle tenu à nous préciser. Nous lançons actuellement une campagne pour changer leur nom en “biosolides”. Ces substances peuvent être très bénéfiques si on les utilise comme engrais. Nous travaillons dur pour que l’opinion publique reconnaisse la valeur des biosolides. » Selon elle, la Fédération des milieux aquatiques souhaite recycler les nutriments contenus dans les boues et les transformer en engrais. Ce « processus naturel » rendrait ainsi à la terre les matières organiques tout en les empêchant de polluer l’approvisionnement en eau. « J’avais peur que vous ayez entendu des critiques négatives sur la campagne que prépare notre agence, Powell Tate », conclut Nancy Blatt à la fin de notre conversation téléphonique.
La précision ne tomba pas dans l’oreille de sourds… Powell Tate, agence de lobbying ayant pignon sur rue à Washington, s’est spécialisée dans la haute technologie, la sécurité et la santé. Elle ratisse large : industries pharmaceutique et électronique, marchands de tabac et fabricants d’avions. Powell Tate est dirigée par Jody Powell (ancienne attachée de presse et confidente de Jimmy Carter) et Sheila Tate, qui occupa les mêmes fonctions auprès du vice-président George Bush Senior et de Nancy Reagan, et qui préside également l’Organisation pour l’audiovisuel public. Nous avons donc demandé à Nancy Blatt une documentation sur la Fédération des milieux aquatiques, et aussitôt reçu une brochure imprimée sur papier glacé et quelques documents de promotion ainsi qu’une lettre réitérant ses craintes que notre livre « induise en erreur l’opinion publique et desserve la cause de l’environnement ». Mais Nancy Blatt a pourtant rapidement cessé de coopérer pour se réfugier dans des réponses évasives lorsque nous avons commencé à lui demander des documents stratégiques – mémos, enquêtes d’opinion et autres textes rédigés par l’agence Powell Tate. La loi américaine oblige pourtant toute organisation partiellement financée par le contribuable (comme c’est le cas de la Fédération des milieux aquatiques) à satisfaire ce genre de demandes. Son refus nous a contraints à déposer auprès du gouvernement fédéral une demande au titre de la loi sur la liberté de l’information. À l’heure où ce livre paraissait en anglais, l’Agence pour la protection de l’environnement n’avait toujours pas rempli ses obligations et faisait traîner l’affaire…
Qu’avons-nous découvert en enquêtant sur l’« utilisation bénéfique » des boues de vidange ? Une obscure collusion, à tous les niveaux, entre les entreprises et l’administration fédérale, ainsi que des conflits d’intérêts et la dissimulation de risques majeurs pour l’environnement et la santé. La piste de la Fédération des milieux aquatiques – qui n’est autre que l’ex-Fédération des associations de champs d’épandage – a fini par nous conduire à Hugh Kaufman, qui avait attiré l’attention des médias lorsqu’il travaillait à la division du contrôle des sites dangereux au sein de l’Agence pour la protection de l’environnement.
Dans les années 1980, Kaufman avait dénoncé les ententes entre certains fonctionnaires de son agence et des chefs d’entreprise, alors que les premiers étaient censés réglementer les seconds. Son témoignage courageux avait révélé l’impossibilité pour l’agence gouvernementale de traiter la quandté grandissante de déchets chimiques. Kaufman fit ainsi tomber Anne Burford, administratrice de l’agence sous Ronald Reagan. « Les protestations actives [de Kaufman] lui ont valu d’être constamment et secrètement surveillé afin de découvrir une raison de le licencier », révèlent Myron Peretz Glazer et Penina Migdal Glazer dans leur livre sur les « sentinelles de la démocratie » : « L’inspecteur général de l’Agence pour la protection de l’environnement s’est impliqué totalement dans cette affaire. Faire taire Kaufman était devenu une directive officielle, même si pour cela il fallait enquêter sur sa vie privée en espérant — vainement — découvrir des détails personnels compromettants. Kaufman devint ainsi une sorte de symbole : celui du salarié qui refuse de se laisser intimider par une bureaucratie toute-puissante. »
Aujourd’hui, Kaufman tente de nouveau d’alerter l’opinion publique, cette fois sur les prétendues « utilisations bénéfiques » des boues d’épuration et sur les emplois fictifs qu’elles servent à créer. Il dénonce un scandale qu’il a baptisé « le Sludgegate, ou le filon des déchets toxiques » .
Vidéo : L’industrie du mensonge : Dans la boue jusqu’au cou
Vidéo démonstrative pour tout savoir sur : L’industrie du mensonge : Dans la boue jusqu’au cou