Lobbying, guerre et politique étrangère
Les deux dernières décennies du XXesiècle a été marquée par une forte désillusion, s’accroissant au fur et à mesure que les Américains découvraient le fossé énorme séparant les discours officiels de la politique étrangère réelle des États-Unis. Cette désillusion a conduit à un ensemble d’attitudes apparemment paradoxales. Certes, les citoyens américains donnent des milliards de dollars chaque année pour des causes charitables à l’étranger, mais les sondages montrent qu’ils s’intéressent de moins en moins aux souffrances des peuples dans la détresse, même si cette tendance varie suivant les situations : 89 % des Américains pensent que, « chaque fois que les gens ont faim ou sont pauvres, nous devrions faire ce que nous pouvons pour les aider » ; et seuls 5 % d’entre eux jugent que lutter contre la faim dans le monde n’est « pas important ». Parmi les priorités internationales, éliminer la faim et la pauvreté dans le monde passe bien avant « la protection des intérêts américains à l’étranger » et même « la défense de la sécurité de nos alliés ». Pourtant, le terrain de la politique étrangère offre de nombreuses ouvertures à la propagande : la plupart des tentatives de façonner l’opinion publique visent les indécis, les personnes pas ou peu informées, et jouen sur l’éloignement géographique, linguistique et culturel. Ce n’est pas un hasard si l’industrie américaine du lobbying s’est épanouie pour la première fois après le travail de propagande du comité de George Creel pendant la Première Guerre mondiale. Chacune des guerres suivantes a apporté de nouvelles innovations et enrichi à la fois les techniques et le champ d’application du lobbying.
Le conflit du Vietnam a marqué un tournant important pour la propagande et la guerre psychologique. Les responsables comprirent que l’utilisation des troupes américaines pour accomplir des tâches militaires traditionnelles, telles que la conquête et la conservation de nouvelles zones d’influence, se révélait contre-productive : elle développait les sentiments nationalistes anti-américains chez les Vietnamiens et, tandis que le conflit s’enlisait, le flot régulier de soldats qui rentraient dans leur sac mortuaire nourrissait les sentiments antiguerre aux États-Unis. Les responsables militaires en conclurent que les futures guerres devraient éviter que des troupes américaines soient massivement envoyées dans un pays étranger. Ils proposèrent deux solutions à ce problème : des guerres éclairs qui utilisent une force colossale pour battre l’ennemi rapidement et de façon décisive ; le remplacement des troupes américaines par des forces supplétives étrangères, des forces spéciales et des mercenaires pour affronter l’ennemi lorsque celui-ci a recours à des tactiques de guérilla. Dans les deux cas, la guerre psychologique pour conquérir « les cœurs et les esprits » doit prendre le pas sur la guerre conventionnelle.
En 1983, l’invasion de la Grenade, une petite île de 100 000 habitants, a marqué l’adoption d’une nouvelle doctrine militaire. L’administration Reagan prit prétexte d’un coup d’État au sein d’un gouvernement très à gauche pour remettre la Grenade dans le droit chemin du capitalisme en envoyant une force d’invasion de 6000 hommes. Les troupes de la Grenade, débordées par le nombre, sous-équi- pées et démoralisées par le dernier coup d’État, n’opposèrent qu’une faible résistance. « Avec l’équipement dont nous disposons, notre opération ressemble à une Guerre des étoiles contre des hommes préhistoriques 35 », déclara un soldat américain. Trois jours après le débarquement, les combats étaient pour l’essentiel terminés.
L’invasion de la Grenade se déroula en l’absence de journalistes. Les conseillers de Ronald Reagan, Mike Deaver et Craig Fuller, avaient travaillé auparavant pour la Hannaford Company, agence de lobbying qui avait représenté le gouvernement guatémaltèque. Son travail avait consisté à contrecarrer toute publicité négative sur ce pays, marqué par les violences massives exercées contre la population civile. Le président Reagan suivit donc l’avis de Hannaford et décréta un black-out total sur l’invasion de la Grenade. Lorsque les journalistes furent autorisés à venir sur le terrain, les soldats n’étaient plus engagés que dans des opérations de « nettoyage ». L’opinion américaine crut à une victoire militaire antiseptique, sans la moindre scène de tuerie, de destruction… et sans la moindre manifestation d’incompétence. En fait, comme les ex-officiers de renseignements Richard Gabriel et Paul Savage l’écrivirent un an plus tard dans le Boston Globe, « ce qui s’est passé à la Grenade pourrait servir d’exemple d’incompétence militaire et d’exécution lamentable des consignes ». Parmi les dix-huit Américains tués lors de l’opération, quatorze moururent dans des accidents ou à cause de tirs amis. Et à ce jour, personne n’a été capable de fournir une estimation fiable des pertes du côté des habitants de la Grenade. Le vice-amiral à la retraite Joseph Metcalf III évoque naïvement l’invasion de la Grenade comme une « opération merveilleuse et aseptisée ».
Lorsque les journalistes protestèrent contre le black-out qui leur était imposé, le gouvernement proposa de créer un « pool des médias nationaux » : lors des prochaines guerres, un groupe de correspondants réguliers du Pentagone serait susceptible, par roulement, d’être appelé à tout moment pour couvrir des opérations militaires surprises de l’armée américaine. Ce système a paraît-il été conçu pour protéger les journalistes et leur donner accès, en temps réel, aux informations sur les opérations militaires. En fait, il s’agit d’un exemple classique de stratégie de crise mise au point par les agences de lobbying : donner aux militaires le contrôle de la couverture médiatique en canalisant les reporters vers des sources désignées par le Pentagone.
Le « système du pool » fut testé pour la première fois le 20 décembre 1989, lorsque Bush Senior envoya des troupes américaines au Panamá pour « extraire » Manuel Noriega et l’amener aux États-Unis. Avant de tomber brusquement en disgrâce au début de l’année 1995, ce général panaméen avait été un informateur rétribué de la CIA et de l’US Drug Enforcement Agency, en charge de la lutte contre la drogue. Lorsque Bush Senior était vice-président, il avait personnellement remercié Noriega d’avoir aidé les États-Unis dans leur lutte contre la drogue. Raison de plus pour que l’invasion du Panama soit soigneusement gérée afin d’empêcher les médias de poser des questions gênantes.
Une fois de plus, l’invasion se déroula à une vitesse impressionnante. Le Pentagone enferma son pool de journalistes à l’intérieur d’une base américaine au Panamá pendant les cinq premières heures, période pendant laquelle eurent lieu les combats les plus durs. En dehors des images parcimonieusement transmises par le Pentagone, peu d’informations solides parvinrent à l’opinion américaine. Dans le quartier extrêmement pauvre du Chorillo, où se trouvait le quartier général de Noriega, au moins 300 civils perdirent la vie et certains périrent brûlés vifs dans leurs maisons. En dehors des victimes et des équipes de tournage de l’armée américaine, personne n’eut le droit d’observer l’attaque et les combats qui s’ensuivirent. Obéissants, les médias répétèrent les chiffres du Pentagone (202 civils et 50 soldats panaméens tués) alors que d’autres sources évoquaient jusqu’à 4000 civils décédés lors de l’intervention américaine.
Toutefois, les mouvements révolutionnaires d’Amérique centrale ne pouvaient être vaincus ainsi. Une stratégie à long terme, plus sophistiquée, se révélait donc nécessaire — stratégie qui maintiendrait les troupes américaines loin de la ligne de feu, tout en permettant au Pentagone d’attaquer 1’« ennemi ». Cette nouvelle approche fut dite des « conflits de basse intensité ». Comme Sara Miles le note dans son étude pionnière de 1986 : « Ce nom découle de sa place dans le “spectre d’intensité” de la guerre qui va des troubles sociaux à l’holocauste nucléaire en passant par les guerres classiques. Mais “il existe une expression plus précise pour désigner ce genre de conflit : l’affrontement entre guerre révolutionnaire et guerre contre-révolutionnaire”, explique le colonel John Waghelstein, qui commande actuellement les forces spéciales de la 7e armée. Il trouve l’expression “de basse intensité” trompeuse car elle décrit le niveau de violence uniquement d’un point de vue militaire. En fait, selon Waghelstein, ce type de conflit implique une “guerre politique, économique et psychologique, la dimension militaire étant souvent une quatrième composante secondaire”. Waghelstein nous a peut- être donné la définition la plus franche jamais fournie par un responsable américain lorsqu’il nous a avoué qu’un conflit de basse intensité était “une guerre totale menée à la base”. »
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