L'union atomique sacrée
La recherche sur l’impact sanitaire des installations nucléaires sur la population française a elle-même fait l’objet de pressions intenses. Jean-François Viel, biostatisticien et professeur de santé publique à l’université de Besançon, en a fait l’amère expérience, en 1995, en s’intéressant de trop près aux cas de leucémie chez les enfants des communes proches des sites nucléaires. Alerté par une étude de Martin Gardner montrant que les enfants des pères travaillant dans une usine écossaise de retraitement du combustible nucléaire ont huit fois plus de risque de développer une leucémie, Viel a mené une enquête chez les enfants fréquentant les plages au large desquelles sont rejetés les eaux usées de l’usine française de retraitement de La Hague. Relevant une corrélation significative, il a publié ses résultats dans la prestigieuse revue scientifique The British Médical Journal. L’indication de la possibilité d’une augmentation de leucémie et de la nécessité d’une étude épidémio- logique fera l’effet d’une bombe et provoquera une levée de boucliers. Rien d’étonnant, comme l’écrira Corinne Lepage, alors ministre de l’Environnement : « Alors que la France est le premier pays nucléarisé, l’État français impose, jusqu’à ce jour, le secret le plus absolu sur la question épidémiologique. » Parallèlement à la publication de l’étude du professeur de Besançon, une réunion de crise des éminences du Commissariat à l’énergie nucléaire, de la COGEMA, de la Direction de la sûreté nucléaire et de l’OPRI mettait au point une stratégie commune pour rassurer l’opinion. L’étude de Viel suscitera notamment une vive opposition des élus locaux du Cotentin, attentifs à préserver l’image de leur région et à conserver une industrie dont la taxe professionnelle représente 69 % des ressources du conseil général de la Manche. Le fait que les maires des communes les plus concernées soient en majorité salariés de la COGEMA, comme le révélera en 1999 Corinne Lepage, explique aussi leur sensibilité. Plus étonnant, avant même que l’article de Viel soit publié, deux chercheurs de l’INSERM fourniront les rédactions en communiqués dénigrant l’auteur et ses travaux – une démarche étrangère aux principes de la communauté scientifique, qui confirme ou infirme des résultats en approfondissant les travaux et non par des opérations de ce genre. Un lobbyiste aurait pu en rêver tant l’initiative fait songer à l’une de ces opérations de neutralisation qu’ils lancent parfois en instru- mentalisant des chercheurs. En tout état de cause, elle aura un effet dissuasif sur plusieurs journaux, dont le ton sera d’emblée railleur à l’égard de l’étude de Viel . La CRII-RAD et Greenpeace réagiront de façon plus pertinente – plus scientifique ! – en réalisant des prélèvements autour de la canalisation de l’usine qui rejette ses effluents dans la mer et constateront des taux de radioactivité anormaux. L’information, cette fois, fera la une des médias.
Sur ordre des autorités, une commission d’enquête sera constituée pour savoir si de nouveaux cas de leucémie sont apparus entre 1993 et 1997. L’initiative déclenchera des critiques – relayées jusque sur des radios normandes – de la part de certains fonctionnaires sortant subitement de leur devoir de réserve. Fruit d’un compromis avec Hervé Gaymard, le ministre de la Santé, la commission sera présidée par Charles Souleau, doyen de la faculté de pharmacie et président de la section environnement du Conseil supérieur d’hygiène publique de France… L’homme a la réputation défaire preuve d’une discrétion à toute épreuve. Mais, par excès de zèle, il provoquera un scandale au moment de rendre public le rapport pour avoir présenté les chiffres rassurants de la COGEMA comme étant ceux de l’enquête. Dénoncé par les membres de la commission, il dut démissionner.
La ministre de l’Environnement résumera elle-même les conclusions de cette affaire quelques années plus tard : « J’ai découvert à cette occasion qu’il existait une interdépendance extrêmement étroite entre l’administration, qui est censée contrôler, et l’industrie, qui exploite, et où certains ont pu voir des conflits d’intérêts. Autre surprise : le refus de voir émerger toute contre-expertise, ainsi qu’une résistance à une réelle information du public. Enfin, je ne sais toujours pas si je peux, en toute quiétude, laisser mes enfants se baigner sur les plages du Cotentin. »
L’argent de l’industrie nucléaire, qui vient directement du portefeuille des consommateurs d’électricité, irrigue les médias, le monde politique, les milieux de la recherche et de la publicité. EDF continue à défendre l’idée que les centrales contribuent à faire baisser l’effet de serre, qu’elles assurent notre indépendance énergétique et qu’elles constituent une réponse d’avenir face à l’appauvrissement des ressources en pétrole. Elle met à nouveau en avant l’argument d’un moindre coût de l’électricité, oubliant le problème du vieillissement rapide des centrales – qui, en fait, représente un coût considérable – et dissimulant la finalité militaire de la filière plutonium, faisant dire à certains que La Hague n’est qu’une usine militaire cachée derrière des apparences civiles. Dans ses campagnes publicitaires, EDF écarte également le problème irrésolu du stockage des déchets nucléaires actifs durant des dizaines de milliers d’années. Ses campagnes passent toujours sous silence l’impact de l’explosion de la centrale de Tchernobyl, qui fut notamment suivie par une multiplication des cas de cancers de la thyroïde dans les régions françaises les plus touchées Et les lobbyistes se gardent bien d’évoquer les milliers d’incidents qui ont lieu chaque année dans le monde. L’influence de cette industrie en France reste si grande et sa pénétration de l’État si forte – notamment par le biais des hauts fonctionnaires issus du corps des Mines et étroitement liés au nucléaire militaire et industriel – qu’aucun ministre n’a encore pu imposer une quelconque mesure contrariant sérieusement ses intérêts ou, a fortiori, annonçant un changement de cap.
Vidéo : L’union atomique sacrée
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