… se lance dans le mensonge…
Tout événement médiatique a besoin de ce que journalistes et attachés de presse appellent une « accroche » : élément central d’un article ou d’un reportage, elle a pour fonction de susciter une forte réaction émotionnelle pour se fixer dans la mémoire du lecteur ou du téléspectateur. Dans le cas de la première guerre du Golfe, l’accroche fut inventée par Hill & Knowlton quand, le 10 octobre 1990, le Comité électoral parlementaire des droits de l’homme présenta les premières preuves de violations des droits de l’homme par les Irakiens. De l’extérieur, cette réunion ressemblait à une séance officielle du Congrès, mais les apparences étaient trompeuses : présidé par le représentant démocrate de Californie, Tom Lantos, et le représentant républicain de l’Illinois, John Porter, ce comité n’est jamais qu’une simple association d’hommes politiques. Il se trouve que Tom Lantos et John Porter étaient aussi les coprésidents de la Fondation parlementaire des droits de l’homme, entité légalement indépendante mais au service de Hill & Knowlton, qui lui fournissait gracieusement des bureaux à Washington.
Seuls quelques observateurs avisés notèrent l’usage hypocrite de l’expression « droits de l’homme » par Hill & Knowlton. Parmi eux, John MacArthur, auteur de The Second Front [Le Deuxième Front], remarquable ouvrage sur la manipulation des médias durant la première guerre du Golfe. Au printemps 1990, signale cet auteur, Hill & Knowlton s’activait pour la Fondation parlementaire des droits de l’homme mais aussi pour les « représentants du gouvernement indonésien, autre client de l’agence. Comme la Turquie, cliente elle aussi, l’Indonésie pratique les invasions brutales : depuis son annexion de l’ancienne colonie portugaise du Timor-Oriental en 1975, le gouvernement indonésien a fait massacrer, au minimum, 100 000 habitants de cette région ». John MacArthur remarque en outre un détail significatif à propos des auditions de l’automne 1990 : « Le Comité électoral parlementaire des droits de l’homme n’est pas une commission du Congrès ; c’est pourquoi il n’est pas embarrassé par les dispositions légales qui feraient hésiter un témoin avant de mentir. Mentir sous serment devant une commission du Congrès est un crime ; mentir sous le couvert de l’anonymat à un comité n’est qu’une opération de relations publiques. »
Le 10 octobre 1990 vit le témoignage le plus émouvant enregistré par le Comité électoral parlementaire pour les droits de l’homme, lorsqu’une Koweïtienne de quinze ans, Nayirah, raconta son histoire. En pleurant, elle avait décrit ce qu’elle avait vu dans un hôpital de Koweït City. Pour éviter des représailles contre sa famille restée dans le Koweït occupé, l’identité réelle de cette jeune fille était gardée secrète. Mais son témoignage écrit fut distribué dans un dossier destiné aux médias et préparé par les Citoyens pour un Koweït libre. « Je me suis portée volontaire pour travailler à l’hôpital al- Addan, déclarait Nayirah. Des soldats irakiens armés ont pénétré dans l’établissement et sont allés dans la salle où les bébés se trouvent dans des incubateurs. Ils les ont éjectés des incubateurs, ont laissé les nourrissons mourir sur le sol glacial et ont emporté les appareils. »
Trois mois s’écoulèrent entre ce témoignage et le début de la guerre. Pendant cette période, l’histoire des bébés arrachés de leurs incubateurs circula dans tous les médias. Bush Senior y fit allusion. On entendit dire à la télévision, à la radio et même au Conseil de sécurité de l’ONU que la jeune fille avait témoigné devant le Congrès. « De toutes les accusations proférées contre le dictateur, observe John MacArthur, aucune n’a eu autant d’impact sur l’opinion publique américaine que celle-ci. » Toutefois, on avait « oublié » d’informer tous les membres du Comité électoral parlementaire des droits de l’homme que Nayirah appartenait à la famille royale koweïtienne, et même qu’elle était en fait la fille de Saoud Nasir al-Sabah, ambassadeur du Koweït aux États-Unis, présent durant son témoignage. Comme on avait « omis » de préciser que la vice-présidente de Hill & Knowlton, Lauri Fitz-Pegado, avait aidé Nayirah à faire ce qui apparut ultérieurement, y compris pour les enquêteurs koweïtiens, comme un faux témoignage. Dénoncé sur-le- champ, le mensonge grossier aurait au moins permis à certaines personnes au Congrès et dans les médias de réaliser à quel point elles étaient manipulées en vue de soutenir l’action militaire du gouvernement. L’opinion publique était profondément divisée à propos de la politique de Bush dans le Golfe. En décembre 1990, un sondage New York TimesICRS News indiquait que 48 % des Américains voulaient que Bush Senior attende l’ultimatum du 15 janvier avant d’engager la moindre action . Et le 12 janvier 1990, le Sénat américain ne vota qu’avec une majorité de cinq voix le soutien à la déclaration de guerre. Le vote était tellement serré que l’histoire bidon des incubateurs a peut-être permis au parti de la guerre de l’emporter.
Après la guerre, les organisations des droits de l’homme cherchèrent à vérifier le récit de Nayirah et ne trouvèrent aucun témoin ni aucune preuve pour l’étayer. Amnesty International, qui avait gobé l’histoire, fut obligé de publier un désaveu embarrassé. Il fut impossible de contacter Nayirah elle-même et de lui tirer le moindre commentaire. « C’est la première fois que j’entends dire qu’elle était la fille de l’ambassadeur, déclara John Porter, le coprésident du Comité des droits de l’homme. Oui, je crois que les gens ont le droit de connaître la source de son témoignage. » Lorsque des journalistes de Canadian Broadcasting Corporation demandèrent à Nasir al-Sabah la permission d’interroger sa fille, l’ambassadeur se mit en colère et refusa.
Vidéo : … se lance dans le mensonge…
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