Un bon écologiste est un écologiste vendu
Nos clients, les grandes entreprises, ont une peur bleue du mouvement écologiste. […] Mais elles ont tort. Elles ne doivent, à mon avis, céder que sur des points de détail, car elles sont trop puissantes et incarnent l’ordre établi. Pour pouvoir l’emporter, il faudrait aux écologistes le nombre et la puissance des foules qui se sont dressées contre le régime de Ceaucescu en Roumanie.
Frank Mankiewicz, vice-président de l’agence Hill & Knowlton
Le Printemps silencieux déclencha aussi une crise – en matière de relations publiques – dans le puissant secteur de l’agrochimie. Née après la Seconde Guerre mondiale, cette industrie s’était bâtie en grande partie sur l’utilisation du DDT par l’armée et sur le développement par cette dernière des herbicides 2,4-D et 2,4,5-T. Pour se défendre contre Carson, l’industrie agrochimique entama une campagne prolongée de lobbying intensif… Avant même la sortie du livre, la société Velsicol avait vainement tenté d’intimider son éditeur pour lui faire modifier son contenu ou carrément annuler sa parution. L’Association nationale pour l’agriculture chimique doubla son budget relations publiques et diffusa, à des milliers d’exemplaires, des articles attaquant violemment Le Printemps silencieux 2. Monsanto publia une nouvelle, The Desolate Year [L’Année de la catastrophe]. Dans cette parodie, des hordes d’insectes dévastent une Amérique qui n’utilise plus de pesticides. Environ 5 000 exemplaires furent envoyés à des « faiseurs d’opinion » : critiques littéraires, journalistes scientifiques ou techniques, rédacteurs de magazine et journalistes agricoles. Dans le New York Times, Walter Sullivan expliqua que « Rachel Carson est tellement partiale dans son argumentation qu’elle perd tout pouvoir de persuasion. Elle prête en outre le flanc à la parodie, comme le prouve The Desolate Year, écrit par un obscur champion de l’industrie chimique pour le magazine de Monsanto ».
Les fabricants de pesticides agricoles nommèrent « directeur de l’information sur l’environnement » un ambitieux jeune lobbyiste, E. Bruce Harrison. Ils lui confièrent la charge de coordonner et diriger l’attaque des industriels contre le livre de Rachel Carson. Dans leur campagne pour discréditer l’auteure, Harrison et ses cohortes déployèrent tout l’arsenal de la « gestion de crise » : séduire et jouer sur la corde sensible, manipuler l’information scientifique, lancer des associations-écran, organiser des mailings massifs aux médias et aux « faiseurs d’opinion », recruter médecins et scientifiques comme tiers « objectifs » pour défendre les produits agrochimiques.
Aujourd’hui, sur toute la planète, l’environnement est menacé par l’empoisonnement agrochimique de notre sol, de notre air, de notre eau et de notre alimentation — avec toutes les conséquences prévisibles sur notre corps. Selon des études réalisées dans des supermarchés, la plupart des aliments commercialisés sont couramment contaminés par les résidus de pesticides. Dans les pays du tiers-monde, l’utilisation de produits chimiques dangereux est encore plus répandue — l’interdiction d’utiliser le DDT aux États-Unis n’ayant pas empêché sa fabrication et son utilisation partout ailleurs. Jamais nous n’en avons autant employé à travers le globe. La graisse corporelle et les organes de tous les habitants de la Terre contiennent un grand nombre de pesticides et d’autres substances chimiques. On sait bien que l’on a tout à craindre d’un tel cocktail : se substituant aux hormones, le DDT et les autres pesticides organochlorés provoquent des anomalies sexuelles et physiologiques chez les humains et les animaux.
Morte d’un cancer le 14 avril 1964, Rachel Carson n’a jamais su qu’elle serait considérée comme la fondatrice de l’écologie moderne. Mais celui qui l’avait mise au tapis d’avance, E. Bruce Harrison, est bien vivant, il se porte même à merveille. Et il a notamment publié un véritable manuel à l’usage des lobbyistes : Going Green : How to Communicate Your Company s Environmental Commitment5 [Devenir écolo. Comment faire connaître l’engagement de votre entreprise pour la défense de l’environnement].
En 1973, Harrison fonda sa propre agence de lobbying et conquit notamment Monsanto et Dow Chemical, qui avaient financé la campagne contre Le Printemps silencieux.
En 1990, il proclama que son agence se spécialisait désormais dans les « relations publiques en matière d’environnement ». En 1993, la revue professionnelle Inside PR lui décerna le titre de « star des relations publiques ». Selon le communiqué du prix, Going Green l’avait « confirmé comme le principal penseur [en matière de lobbying] sur les questions environnementales » et un « pionnier [obstiné] en la madère » .
L’agence E. Bruce Harrison a maintenant pignon sur rue à Washington, Dallas, Austin, New York et San Francisco. Un nouveau bureau vient d’ouvrir à Bruxelles, qui se propose d’« aider ses clients transnationaux à démêler la complexité » des nouvelles législations européennes en matière d’environnement. Employant plus de 50 salariés, l’agence réalise un chiffre d’affaires annuel net de 6,5 millions de dollars en travaillant pour environ 80 des plus grandes entreprises et associations patronales du monde – dont Coors, Clorox, R. J. Reynolds, l’Association américaine des médecins et Vista Chemical. Harrison compte également parmi ses clients des organisations-écran telles que la Coalition pour la défense du climat mondial – qui dénonce toute action contre le réchauffement de la planète – et la Coalition pour la liberté de choisir son véhicule — qui s’oppose aux réglementations de l’industrie automobile pour le contrôle des émissions de gaz à effet de serre [I]. Harrison a même bénéficié de financements publics par l’intermédiaire d’un de ses clients, l’Agence pour la protection de l’environnement…
Dans le monde pervers de la communication d’entreprise, le lobbying contre la protection de l’environnement s’appelle « relations publiques écologistes » (green public relations). Le terme, légèrement péjoratif mais pertinent, de « green- washing » [lire supra, note p. 197] désigne aujourd’hui les méthodes des pollueurs qui tentent de se racheter une virginité écologiste tout en dissimulant leurs atteintes à la biosphère et à la santé publique. Dans les années qui ont suivi la parution du Printemps silencieux, des consultants ont appris à museler et marginaliser le militantisme suscité par ce livre mais on assiste aujourd’hui à la croissance d’une anti-écologie virulente et partisane des industriels, derrière laquelle on retrouve certaines des agences-conseil qui ont combattu Rachel Carson : Burson-Marsteller Ketchum, Shandwick, Bruce Harrison et leurs collègues sont en guerre contre les écologistes pour le compte de clients appartenant aux secteurs de la chimie, de l’énergie, de l’alimentation, de l’automobile, des eaux et forêts, des mines, etc. On estime que les entreprises américaines dépensent un milliard de dollars par an pour s’assurer les services de consultants anti-écologistes et pour leur propre greenwashing Les luttes autour de l’environnement ont été qualifiées de « combat vital des relations publiques pour les années 1990» ; une bataille qui se joue sur de nombreux fronts : télévision, presse écrite, écoles primaires, salles de réunion dans les quartiers, conseils d’administration des principaux groupes écologistes, congrès de journalistes et émissions de radio.
La stratégie employée par les lobbyistes pour anesthésier le mouvement écologiste se base sur une vision bien documentée de l’opinion publique américaine. D’un côté, la grande majorité des Américains sont aujourd’hui convaincus que, par ses activités, l’homme est responsable des dégâts causés à son environnement naturel : 75 à 95 % des citoyens américains se déclareraient de sensibilité écologique et plus de vingt millions expriment ces préoccupations en contribuant en temps et en argent à des organisations écologistes. En revanche, l’opinion des cadres d’entreprise diffère fortement de celle de la majorité de la population : 99,9 % {sic) d’entre eux approuvent l’affirmation « Globalement, la qualité de l’environnement progresse dans votre pays ». Bien que cette opinion minoritaire s’inscrive à contre-courant de l’opinion dominante, elle va déterminer la politique gouvernementale par des stratégies à long terme et soigneusement planifiées.
Vidéo : Un bon écologiste est un écologiste vendu
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