Une guerre se prépare dans la tête des civils…
Le 2 août 1990, sur l’ordre du dictateur Saddam Hussein, les troupes irakiennes envahissent le Koweït, pays producteur de pétrole. Tout comme Noriega au Panamá, Saddam Hussein avait été l’allié des États-Unis pendant presque dix ans. De 1980 à 1988, la guerre lancée contre l’Iran avait coûté la vie à 13 000 de ses concitoyens et 150 000 Iraniens. Malgré les protestations de plusieurs groupes au nom des droits de l’homme, les administrations Reagan et Bush avaient traité Saddam Hussein comme un allié estimable dans leur conflit avec l’Iran. Le 25 juillet, une semaine avant l’invasion du Koweït, l’ambassadrice April Glaspie regrettait avec Saddam Hussein la diffusion sur ABC d’un « portrait minable et injuste » du président irakien par Diane Sawyer et souhaitait que « les médias lui accordent ne serait-ce que cinq minutes [pour] qu’il puisse expliquer la politique de l’Irak au peuple américain ».
Les commentaires d’April Glaspie ont peut-être convaincu le dictateur que Washington ignorerait son « annexion » du royaume voisin. Mais, en envahissant le Koweït, Saddam Hussein avait franchi la ligne jaune – ce que l’administration Bush ne pouvait tolérer. Le crime du dictateur était bien plus grave que le fait de « simplement » gazer et tuer des milliers de Kurdes : cette fois, le pétrole était en jeu.Contrairement à la Grenade et au Panamá, l’Irak possédait une armée qui ne pouvait être défaite en l’espace d’un week- end. Contrairement aux sandinistes du Nicaragua, ce pays était trop éloigné du sol américain, trop riche (grâce à l’argent du pétrole) et trop exercé au maniement de la propagande et de la terreur pour être délogé grâce aux techniques de guerre psychologique des conflits de basse intensité. Une guerre destinée à chasser les troupes irakiennes du Koweït allait coûter des milliards de dollars et exiger une mobilisation américaine massive. Vendre cette guerre au peuple américain ne serait pas une tâche facile : l’opinion américaine n’avait guère envie d’envoyer ses jeunes combattre à l’étranger pour une cause confuse. Bush Senior allait devoir convaincre ses compatriotes que son ancien allié personnifiait désormais le mal, et que le régime féodal du Koweït était une jeune démocratie dynamique. Comment l’administration Bush allait-elle pouvoir mobiliser l’opinion américaine pour « libérer » un pays tel que le Koweït, qui défendait des valeurs si opposées à celles de la démocratie ? Comment une telle guerre pouvait-elle apparaître comme une cause noble et nécessaire plutôt qu’une grossière manœuvre pour maintenir le prix du pétrole à un niveau aussi bas que possible ?
« Si une guerre est déclenchée ou lorsqu’elle commencera, les journalistes se demanderont pourquoi des soldats américains meurent pour des cheiks milliardaires, avertit Hal Steward, consultant militaire à la retraite. L’armée américaine ferait bien de se dépêcher de mettre au point un plan de relations publiques qui fournira à l’opinion des réponses acceptables. » Mais Hal Steward n’avait nulle raison de s’inquiéter : une campagne de communication était déjà en place, presque entièrement payée par ces mêmes « cheikhs milliardaires ».
Le représentant de la Louisiane Jimmy Hayes, démocrate conservateur qui soutint la première guerre du Golfe, estima par la suite que le gouvernement du Koweït avait embauché plus de vingt agences de relations publiques, sociétés de lob- bying et cabinets d’avocats pour mobiliser l’opinion américaine contre Saddam Hussein 65. La liste incluait le groupe Rendon, qui reçut iooooo dollars par mois pour influencer les médias, et Neill & Co., qui toucha 50000 dollars mensuels pour s’occuper des membres du Congrès. Sam Zakhem, ancien ambassadeur américain dans l’émirat pétrolier du Bahreïn, géra 7,7 millions de dollars investis en publicité et lobbying via deux groupes forgés de toutes pièces : la Coalition pour les Américains en danger et le Comité pour la liberté. Fondée au début des années 1980 pour servir de couverture au soutien de la Contra, la Coalition pour les Américains en danger conçut et plaça un certain nombre de publicités dans les journaux et à la télévision ; de plus, elle disposait d’une cinquantaine d’orateurs capables d’intervenir dans des réunions en faveur de la guerre ou dans des émissions télévisées ou radiophoniques .
Hill & Knowlton, alors la plus puissante agence-conseil du monde, a joué un rôle essentiel dans la conception de la campagne en faveur du Koweït. À elles seules, ses activités ont constitué la plus importante campagne financée par des étrangers et destinée à manipuler l’opinion publique américaine. Cette campagne de propagande aurait dû tomber sous le coup de la loi sur l’enregistrement des agents étrangers, mais le ministère de la Justice choisit de ne pas y recourir. Neuf jours après que l’armée de Saddam eut pénétré au Koweït, le gouvernement de l’émirat accepta de signer un contrat autorisant l’agence Hill & Knowlton à représenter les Citoyens pour un Koweït libre, groupe de pression typiquement créé par des consultants pour cacher le véritable rôle du gouvernement koweïtien et sa collusion avec l’administration. Durant les six mois suivants, le gouvernement koweïtien versa 11,9 millions de dollars à cette association- écran qui, en dehors de ces fonds, ne collecta que 17861 dollars provenant de 78 donateurs. Pratiquement tout le budget des Citoyens pour un Koweït libre – 10,8 millions de dollars – passa dans les caisses de Hill & Knowlton sous forme d’honoraires .
Le directeur du bureau de Washington de l’agence Hill & Kwowlton, Craig Fuller, était l’un des plus proches amis et conseillers politiques de Bush Senior. Si les rédacteurs en chef des médias américains avaient pris la peine de consulter la presse professionnelle des lobbyistes, ils auraient remarqué cette annonce, publiée avant le début des combats : « Craig Fuller, secrétaire général de Bush Senior lorsque ce dernier était vice-président, a fait partie de l’équipe chargée du Koweït, chez Hill & Knowlton, dès sa constitution. Lui et Robert Dilenschneider se sont rendus en Arabie Saoudite, notamment pour superviser la production de vingt cassettes vidéo. Le groupe Wirthlin, département de recherches de Hill & Knowlton, a organisé les sondages pour l’administration Reagan. Wirthlin a reçu 1,1 million d’honoraires des Koweïtiens. Robert Gray, président de Hill & Knowlton aux États-Unis, agence dont le siège est à Washington, a joué un rôle essentiel dans les deux campagnes du président Ronald Reagan. Il s’est occupé des comptes de plusieurs pays étrangers pendant de nombreuses années. Lauri Fitz-Pegado, superviseur du compte Koweït, est un ancien fonctionnaire du Foreign Office auprès de l’Agence de renseignements américaine et il a rejoint Gray en 1982, lorsque celui-ci a créé son entreprise.»
En dehors de notables républicains comme Robert Gray et Craig Fuller, Hill & Knowlton a entretenu des liens avec une équipe stable de responsables démocrates, qui l’a aidé à développer le soutien bipartisan nécessaire pour encadrer l’effort de guerre. Lauri Fitz-Pegado, qui a dirigé la campagne pour le Koweït, avait d’abord travaillé avec le super-lobbyiste Ron Brown et défendu les intérêts du dictateur haïtien Duvalier. Thomas Ross, vice-président principal de Hill & Knowlton, avait été le porte-parole du Pentagone sous l’administration Carter. Pour gérer les médias, Hill & Knowlton s’est appuyé sur son vice-président, Frank Mankiewicz, ex-porte-parole et conseiller de Robert Kennedy et de George McGovern puis président de la National Public Radio. Sous sa direction, Hill & Knowlton a organisé des centaines de réunions, de briefings, d’appels et de mailings en direction des rédacteurs en chef de la presse écrite et parlée.
Bien qu’il observe les activités de lobbying depuis plus de vingt ans, Jack O’Dwyer a été stupéfait par la rapidité et l’extension du travail mené au nom des Citoyens pour un Koweït libre : « Hill & Knowlton a assumé, dans les affaires mondiales, un rôle sans précédent pour une agence de relations publiques. Cette société a employé une gamme exceptionnellement variée de procédés pour influencer l’opinion des Américains en faveur des Koweïtiens. Ces techniques allaient de conférences de presse montrant des preuves de tortures et autres crimes commis par les Irakiens à la distribution de dizaines de milliers de T-shirts “Koweït libre” et d’autocollants dans les campus de tout le pays. »
Selon des documents archivés au ministère de la Justice, 1×9 consultants de Hill & Knowlton appartenant à douze agences locales différentes se sont chargés du compte Koweït. « Les activités de la société répertoriées dans ce rapport au ministère de la Justice incluent l’organisation d’interviews de Koweïtiens, la proposition d’une Journée nationale du Koweït libre, d’une Journée nationale de prière pour le Koweït, d’une Journée nationale d’information pour les étudiants, l’organisation de réunions publiques, l’envoi de lettres aux médias pour la libération des otages, la distribution de communiqués de presse et de matériel de documentation sur mesure, les contacts avec des hommes politiques à tous les niveaux et une émission en arabe émettant à partir de l’Arabie Saoudite », écrivit Arthur Rowse après la guerre. Le groupe des Citoyens pour un Koweït libre édita également un livre de 154 pages sur les atrocités commises par les Irakiens, The Rape of Kuwait [Le Viol du Koweït], qui fut largement envoyé aux médias accompagné d’un résumé et du mode d’emploi. Les talk shows télévisuels et le Wall Street Journal s’en firent l’écho. Quant à l’ambassade koweïtienne, elle en acheta 200000 pour le distribuer aux troupes américaines.
Hill & Knowlton produisit des dizaines de reportages pour une somme dépassant le demi-million de dollars. Ces montages furent utilisés par de nombreux directeurs de l’information qui ne se rendirent jamais compte (ou rarement) de l’origine réelle des reportages et des commentaires. Les chaînes de télévision distribuèrent une propagande soigneusement fabriquée pour des téléspectateurs confiants qui pensaient regarder d’« authentiques reportages ». Après la guerre, Arthur Rowse demanda à Hill & Knowlton de lui montrer quelques-uns de ces reportages mais l’agence refusa. Dans Unreliable Sources [Sources douteuses], Martin Lee et Norman Solomon racontent l’anecdote suivante : « Les membres d’une équipe de recherche du département communications de l’université du Massachusetts ont effectué une enquête d’opinion sur la guerre et l’ont mise en corrélation avec des connaissances élémentaires sur la politique américaine dans la région. Ils ont découvert que plus les gens regardaient la télévision, moins ils connaissaient de faits ; et plus ils étaient ignorants, plus ils étaient susceptibles de soutenir l’administration Bush. »
Durant la campagne pour la première guerre du Golfe, le groupe Wirthlin organisa des sondages d’opinion quotidiens pour aider Hill & Knowlton à prendre le pouls émotionnel des circonscriptions afin de repérer les thèmes et les slogans les plus efficaces pour soutenir l’action militaire américaine. Après la fin de la guerre, la Canadian Broadcasting Corporation a produit un documentaire pour la télévision, To Sell a War [Comment vendre une guerre], sur la campagne des agences-conseil. Ce film, récompensé d’un Emmy Award, distinction accordée à des œuvres télévisuelles, comprenait une interview de Dee Alsop, cadre de Wirthlin, qui se vantait de son travail et montrait comment avait été adaptée, selon les horaires de diffusion, la tenue vestimentaire et la coiffure de l’ambassadeur koweïtien afin qu’il puisse plaire à des publics différents. L’agence Wirthlin, explique Alsop dans ce documentaire, devait « identifier les messages qui touchent émotionnellement les Américains » ; et le thème le plus efficace aurait été « que Saddam Hussein était fou, qu’il avait commis des atrocités, y compris contre son propre peuple, qu’il disposait d’un pouvoir considérable pour causer d’autres dégâts, et qu’il devait donc être arrêté ».
Vidéo : Une guerre se prépare dans la tête des civils…
Vidéo démonstrative pour tout savoir sur : Une guerre se prépare dans la tête des civils…